La Gazette

des Comores

Carton Rouge », un film politico-social

Carton Rouge », un film politico-social © : HZK-LGDC

Le film « Carton Rouge » de Mohamed Said Ouma fait toujours tabac deux ans après sa sortie en salle et sa diffusion sur Moroni, devant une centaine de personnes et où des échanges entre le public, le réalisateur et les protagonistes ont eu lieu. Dans une interview accordée à un média réunionnais, il évoque son rapport avec son pays d’origine et la genèse de son film.


Devant les micros du média réunionnais, le cinéaste franco-comorien se livre et raconte « la création du cinéma du réel ». Mohamed Said Ouma ne parle pas que de son film. Il revient sur sa vie et atterrit sur sa découverte et sa familiarisation avec l’archipel, cette espace qui allait devenir son terrain de travail malgré son rêve de filmer « la France, La Réunion et l’Angleterre », trois endroits où il a passé la plus grande partie de sa vie. « Je suis né ici, après mon père m’a bourlingué entre les valises, les séparations. On a fait la France, Paris, la Normandie, l’Angleterre où j’ai vraiment fait ma formation intellectuelle, mes études », détaille celui qui dit avoir découvert les Comores grâce à son père. « Dans ma démarche artistique, les Comores n’étaient pas un espace où je pouvais créer. Je sais pas pourquoi. Dans mon imaginaire à ce moment-là, les espaces de création pour moi c’était plus l’Angleterre ou la France, c’était les espaces que j’habitais. Même si je suis d’origine comorienne, je n’avais pas cette culture comorienne en moi. Mon père me l’a transmise, j’allais aux Comores de temps en temps mais je n’arrivais pas à appréhender cet espace. Même si je parle très bien la langue, mais pour moi c’était un espace étranger à mon corps », explique-t-il.

Ilien, le cinéaste a découvert la culture créole à travers la Réunion et cette nouvelle vision l’a conduit à vouloir filmer ses origines. « Quand j’ai redécouvert les Comores, je me suis senti à l’aise et je me suis dit ‘ça c’est un espace que je veux filmer’, il y a des choses que je peux dire », répond-il bien cette idée lui a parue, au début, « délicate ». Et d’ajouter : « […] on se pose toujours la question de la légitimité. […]Aujourd’hui on ne regarde même pas l’œuvre, on se demande directement qui a fait l’œuvre. […]Je me suis souvent posé cette question en me disant « cet espace je ne le connais pas, je suis un étranger. Je pense qu’avec l’âge il faut accepter qui on est. C’est quand j’ai arrêté de me poser cette question de la légitimité que j’ai compris que j’étais légitime partout, que je pouvais filmer partout. En me disant que mon regard ne sera jamais totalement endogène, ce sera toujours un pied dedans, un pied dehors. Mais c’est mon regard », dit-il.

Ouma dit avoir découvert les Comoriens comme « une espèce très exotique » et difficile à comprendre dans l’imaginaire. « Au fur et à mesure des voyage je me suis dit il faut que j’appréhende cet espace autrement. C’est vraiment le plus difficile. De se dire, je laisse tout ce que j’ai et, dans le cinéma du réel, j’observe. Je regarde les gens, comment ils sont, ce qui les meut, ce qui les chagrine, comment ils font pour être heureux et là tu commences à te poser les vraies questions de la vie et de l’existence par rapport à leur point de vue à eux », explique-t-il. Emu et passionné après s’être donné le temps de démêler le vrai de ce chez-soi qu’il ne connait pas, Ouma découvre alors « des îles complexes » aux problèmes multiples.

Arrive 2015 et le boycott des Jeux. Présent, il assiste à un conflit diplomatique. « Le film commence à prendre de l’épaisseur », se dit-il sans pour autant savoir que c’est l’idée de fuir et ne pas fuir qui va nourrir son projet. « Il y a à peu près 30 à 40 athlètes qui se sont barrés. Là je croise Razia, une joueuse qui est dans le film. Je lui demande : « toi aussi tu vas te barrer ? Vous n’êtes pas venus jouer en fait! » De manière très provocatrice. Et elle me dit « mais nan mais tu me prends pour qui? Je suis venue pour jouer, pour représenter mon pays, je ne suis pas venue pour fuir. L’échange était un peu virulent. C’est vraiment là qu’est venue l’idée du film. Je me suis dit en fait je ne devrais pas m’intéresser au boycott qui est un fait divers, je devrais m’intéresser à ceux qui vont rentrer », se souvient celui pour qui cette question de fuir ne relève que de l’idée de cette jeunesse de « ne pas pouvoir s’épanouir dans leur propre pays ».

« Mes intentions c’était de parler de ceux qui restent. Résister c’est rester. Je trouve ça très important de se dire qu’à partir de nos îles il y a des hommes et des femmes qui construisent des choses qui ont du sens pour les territoires qu’ils habitent et pour le monde. Je voulais aussi montrer que toute la jeunesse africaine ne fuit pas », explique-t-il à nos confrères de la Réunion. « Moi ce que je cherchais c’était le regard de ces jeunes femmes sur leur pays. Elles ont quelque chose à dire. Je pensais qu’elles étaient politisées. Mais en fait je me suis rendu compte que c’est moi qui porte un discours politique. Ça m’a bien fait réfléchir. J’aborderai mes prochains films différemment ». Et de rajouter : « Elles, leur discours politique, c’est le fait même d’exister, de se lever, de travailler, de s’occuper d’elles-mêmes, de faire du basket, de s’épanouir en collectif. C’est ça leur projet politique. Vivre comme elles le font, c’est déjà une affirmation politique. Dans un pays déstructuré, voué à la corruption, à l’exil, elles ce qu’elles disent c’est qu’elles ne sont pas déstructurées, elles ne sont pas dans la recherche de l’exil. Elles sont épanouies ».

Si discours politique y’en a dans le film, le réalisateur le relève dans le dernier texte du film et dit que « les habitants fuient et les leaders politiques esquivent ». « Derrière ça, c’est l’idée que ce pays ne peut pas s’en sortir s’il n’y a pas l’idée d’un projet collectif. Pour l’instant il n’y en a pas. Les Comores est un pays qui a été atomisé. C’est devenu très fragmenté et c’est le chacun pour soi. Le capitalisme s’est appuyé sur les failles de la colonisation, de l’esclavage, de l’islamisation à pas forcé. Dans une société qui était à la base très solidaire, dans la fraternité, le partage, et dans une espèce d’égalitarisme, ça a donné une société très inégalitaire très individualiste où le sens du collectif a disparu. Nos représentants politiques aux Comores, sont le signe de cette faillite collective, d’où le carton rouge – le titre du film – qui leur est adressé », conclut-il.

Kamal Gamal

 


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