La Gazette

des Comores

Une jeunesse prise au piège des conflits inter villageois

Une jeunesse prise au piège des conflits inter villageois © : HZK-LGDC

« Mdra waju » et « Mdra mboini ». Deux noms pour deux quartiers d'un même village. Sur une carte, rien ne les sépare. Sur le terrain, tout les oppose. Depuis des années, ces lignes de démarcation dictent qui l'on fréquente, où l'on prie, qui l'on peut aimer, et jusqu'où l'on ose aller pour un match.


Lassée, une génération entière raconte aujourd'hui, sans emphase, le prix de cet héritage. Ces récits viennent de ceux qui vivent entre deux frontières imaginaires. Et leur constat est accablant : dans leurs localités, la jeunesse n'a pas choisi le conflit, elle l’a hérité, malgré elle. Commençons par les conflits internes, ceux qui opposent les quartiers du même village, notamment entre ce l’on appelle communément « Mdra waju » et « Mdra mboini ». Salim, un jeune de Mdé, qui a grandi entre cette dynamique de deux entités, raconte comment des querelles d’honneur, de foncier ou de leadership entre quartiers peuvent transformer un lieu de vie en un espace fragmenté : « Grandir dans ce climat, c’est apprendre très tôt que la géographie d’un village ne se limite pas à ses routes. Elle est aussi faite de frontières invisibles, mais bien réelles. »

 

La première conséquence est la rupture du lien social. Quand un village se divise en deux, ce sont d’abord les relations humaines qui se brisent. On ne traverse plus « l’autre côté » pour les festivités, les prières ou les visites familiales. Pour ces jeunes, cela signifie perdre leurs espaces de loisirs, leurs terrains de sport et parfois même leurs amitiés d’enfance, sacrifiées au profit de rivalités qui ne leur appartiennent pas. Peu à peu, une forme de méfiance, voire de haine, s’installe. Elle se transmet d’un groupe à l’autre. L’ego collectif prend le dessus, au point que certaines unions deviennent mal vues. Il arrive même que des mariages entre jeunes issus de « Mdra mboini » et de « Mdra waju » soient découragés, preuve que ces divisions dépassent largement le simple désaccord. Mais ces tensions internes restent moins lourdes de conséquences que les conflits entre villages voisins. Face à celui-ci, le conflit change d’échelle. Ce n’est plus seulement une tension sociale, c’est une véritable paralysie du développement.

 

Le climat d’insécurité freine les échanges commerciaux et limite l’accès aux ressources communes. Par exemple, au marché de Koimbani Oichili, il arrive de ne pas trouver suffisamment de produits agro-alimentaires, car certaines commerçantes des alentours préfèrent contourner le village pour aller vendre directement à Moroni. Cette culture de la méfiance devient une sorte d’héritage empoisonné transmis aux jeunes générations. En grandissant dans ce climat, on finit par percevoir le voisin non plus comme un frère de la région, mais comme un adversaire, voire un ennemi. « À titre personnel, j’ai 23 ans, et durant les 20 années que j’ai passées aux Comores, je n’ai presque jamais eu l’occasion de fréquenter des jeunes de mon âge venant d’Itsinkoudi. Nos écoles sont séparées, nos espaces de vie aussi. Ce n’est que récemment que j’ai pu me lier d’amitié avec quelqu’un de ce village. Mais lorsque nos entourages respectifs ont appris nos origines, les réactions ont été révélatrices : étonnement, incompréhension, parfois même rejet. Comme si cette amitié défiait une règle implicite », raconte un jeune de Koimbani qui étudie à l'extérieur.

 

Par ailleurs, certains conflits peuvent dégénérer en violences graves. Il y a eu des blessés, parfois même des morts, laissant des traces profondes dans les mémoires. Au collège et au lycée, il arrivait que des élèves n’osent pas se rendre en cours si l’établissement se situait dans une zone considérée comme « hostile ». Après un match de football tendu ou une altercation lors d’un événement festif comme un toirab, les tensions pouvaient rapidement exploser. Il n’était pas rare de se retrouver avec moins de la moitié des élèves en classe lors d’un devoir, simplement à cause des incidents de la veille.

 

Hamdi Abdillahi Rahilie

 


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