Le témoignage de Soidrou Ben Ali, né le 31 décembre 1988 à Hahaya, bouleverse et interroge. Rescapé d’un drame survenu le 15 juillet 2025 en mer entre Anjouan et Mayotte, il livre un récit précis d’une intervention de la Police aux frontières (PAF) qui, selon lui, a viré au drame.
À bord du kwasa-kwasa ce matin-là, ils sont dix-sept passagers, dont trois enfants âgés de 1, 4 et 6 ans. Il fait encore nuit lorsque l’embarcation est interceptée. « Ils ont lancé des flashs à trois reprises pour demander au commandant de s’arrêter. Il n’a pas obéi. Alors ils ont frappé le kwasa », raconte-t-il. Le choc est brutal. « Le kwasa-kwasa s’est littéralement coupé en deux. Nous sommes tous tombés à la mer. » Deux personnes y laisseront la vie. Dans la confusion, les survivants luttent pour ne pas se noyer. Les agents, selon son témoignage, descendent ensuite à l’eau pour porter secours, avant de transférer les rescapés à bord de leur vedette. À 8 heures, ils accostent à Dzaoudzi. Forces de sécurité et équipes médicales sont mobilisées. « Nous avons été pris en charge », dit-il.
Mais très vite, le temps des soins cède la place à celui des procédures. Interrogatoires, auditions, vérifications : chacun doit justifier sa présence. Soidrou Ben Ali explique alors avoir entrepris ce voyage pour son fils, atteint d’une hernie ombilicale. « À Ngazidja, on me demandait 300 000 francs pour l’opération. Je n’avais pas cette somme. À Mayotte, il a pu être soigné gratuitement », confie-t-il. Le soir même, une enquête est ouverte. Dans la nuit, les rescapés sont placés en détention à la prison de Selec. Cinq jours plus tard, ils comparaissent lors d’une audience en visioconférence. « On nous a fait signer des documents sans nous laisser les lire », dénonce-t-il. Il souligne également un point troublant : l’absence des deux commandants de bord, introuvables depuis le drame.
Les jours passent, l’incertitude demeure. Après dix jours de détention, un espoir naît. « On nous a demandé nos adresses à Mayotte. On pensait être libérés. » Mais il faudra attendre le 30 juillet 2025 pour qu’ils soient relâchés, sous strict contrôle : assignation à résidence et pointage hebdomadaire pendant 45 jours. Refusant de se taire, Soidrou Ben Ali engage une procédure. Le 2 septembre 2025, il dépose plainte contre deux agents de la PAF, identifiés comme Greg et Mariana, qu’il accuse d’être à l’origine du choc. En février 2026, la justice lui désigne un avocat commis d’office. Mais l’affaire connaît un nouveau rebondissement. En se rendant chez cet avocat, il est de nouveau interpellé. « J’ai montré tous mes documents. Ils m’ont répondu que ce n’était pas leur problème », affirme-t-il. Placé en rétention pendant trois jours, il est finalement expulsé vers Anjouan à bord du Maria Galanta, avec interdiction de retour à Mayotte.
Après un passage de trois jours à Anjouan, il rejoint Ngazidja le 15 février 2026. Aujourd’hui, il décide de parler. « Je témoigne pour que la vérité soit connue. Des innocents meurent. Beaucoup prennent la mer pour se soigner ou simplement survivre », déclare-t-il. Son récit, à la fois humain et accusateur, relance une question sensible : celle des méthodes d’intervention en mer et de la protection des vies humaines. « Les autorités comoriennes doivent ouvrir les yeux et agir pour que cela ne se reproduise plus », lance-t-il. Un témoignage qui dérange, mais qui ne peut être ignoré.
Mohamed Ali Nasra
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