Il croyait à la méritocratie, à l’État de droit et à la valeur du service public. Pendant plus d’une décennie, Hassani Ibrahim a construit son parcours avec la conviction que la compétence et la loyauté envers l’administration finissent toujours par être reconnues. Aujourd’hui, cet ancien agent du ministère des Affaires étrangères se retrouve au cœur d’une succession d’épreuves qui ont bouleversé sa carrière, fragilisé sa situation familiale et mis à l’épreuve sa foi dans les institutions.
Formé à Madagascar, à l’ISMATEC d’Antananarivo, Hassani Ibrahim, âgé de 38 ans, appartient à cette génération de cadres comoriens qui ont choisi l’exigence académique comme voie d’engagement national. « Je fais partie de ceux qui croient que la compétence est la seule clé du développement des Comores », affirme-t-il. Très tôt, il oriente son parcours vers les relations internationales, convaincu que la diplomatie constitue un pilier de la souveraineté nationale. En janvier 2014, il intègre le ministère des Affaires étrangères avec un idéal assumé « servir l’État ». Stagiaire, puis contractuel, ensuite bénévole, il gravit progressivement les échelons au sein de la Direction générale du Protocole d’État. Organisation de visites officielles, cérémonies protocolaires, missions sensibles ; son parcours se construit dans l’ombre, au rythme des responsabilités confiées. Recruté officiellement à la fonction publique comme chargé de l’organisation, il participe encore, début 2025, à des missions à Nairobi et à Accra, signes d’une carrière en pleine dynamique.
Mais cet élan est brutalement interrompu. En mars 2025, un incident survenu dans une chancellerie étrangère déclenche une suspension administrative aux conséquences lourdes. Interdit d’accès au ministère, privé de salaire, Hassani Ibrahim bascule soudainement d’un statut de cadre actif à celui de fonctionnaire mis à l’écart. « Je n’imaginais pas que servir mon pays avec intégrité et fidélité me conduirait à une telle épreuve », confie-t-il. La suspension marque le début d’un engrenage. Les mois passent sans revenu stable, tandis que la procédure judiciaire engagée pour contester la décision suit son cours. Pour lui, le délibéré attendu le 29 janvier prochain devant la Cour suprême dépasse son cas personnel. « Ce n’est pas seulement mon procès, c’est un test pour l’État de droit aux Comores », estime-t-il, espérant que la justice saura trancher sur la base du droit et non sous l’effet de pressions administratives ou diplomatiques.
À cette précarité professionnelle s’ajoute une épreuve plus intime encore : l’affaire impliquant sa fille de cinq ans, expulsée de sa classe pour retard de paiement, puis laissée sans surveillance dans la cour de son école. Un épisode qu’il décrit comme un traumatisme et qui agit comme un révélateur de sa fragilité sociale nouvelle. « Lorsqu’un cadre est privé de salaire pendant des mois, on ne parle plus de carrière, mais de survie », résume-t-il. Ses ambitions, autrefois tournées vers le rayonnement international des Comores, ont cédé la place à une priorité plus immédiate : celle de préserver la dignité et la sécurité de sa famille. La perspective d’une reconversion dans le secteur privé, impensable hier, devient aujourd’hui une hypothèse contrainte. « Quand le système pour lequel vous vous êtes sacrifié décide de vous asphyxier financièrement, la question se pose forcément », admet-il.
Pour autant, Hassani Ibrahim refuse la résignation. S’il évoque le hitma comme un refuge spirituel possible, il affirme que le combat juridique reste sa voie principale. « Un père dont l’enfant a été maltraité et qui est privé de moyens de subsistance n’a d’autre choix que de continuer le combat pour la vérité. Le silence n’est plus une option », tranche-t-il. Son histoire, faite d’engagement, de rupture et de lutte, pose une question plus large : que devient un fonctionnaire lorsque l’administration qu’il a servie se transforme en adversaire ? À l’attente du verdict judiciaire s’ajoute désormais une attente sociale, celle d’un État capable de protéger ses agents et leurs familles face à l’arbitraire. Pour Hassani Ibrahim, l’enchaînement des malheurs n’a pas encore éteint l’espoir, mais il a définitivement brisé les certitudes.
Mohamed Ali Nasra
Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.

© : HZK-LGDC