La 1ère manifestation appelée par le mouvement Mabedja à Moroni vendredi dernier s’est résumée à un jeu du chat et de la souris entre les manifestants qui barraient la route et les policiers qui les pourchassaient dans les rues et ruelles, usant excessivement de gaz lacrymogène. Il en a résulté plusieurs arrestations parmi les manifestants et deux journalistes (Oubeidillah Mchangama de Fcbk FM et Hachim Mohamed de Masiwa) violemment agressés par les forces de l’ordre.
La police et la gendarmerie n’ont pas lésiné sur les effectifs pour dissuader les manifestants de se réunir place de l’indépendance. Sur les entrées de ce lieu devenu le symbole de toutes les luttes citoyennes, les forces de l’ordre avaient monté la garde peu avant la grande prière de vendredi. La zone a été complètement bouclée. Sur les routes de la capitale, des véhicules de patrouilles espacés, ou collés les uns contre les autres, selon qu’il y a un groupe important de manifestants ou non. A Magoudjou par exemple, jusqu’au niveau du CHN El-maarouf, les manifestants lançaient des projectiles sur les policiers qui ripostaient par des grenades lacrymogènes. Pendant plus d’une heure, la route a été barrée au moyen de pierres, vieux pneus, et autres objets arrachés parmi les étalages des marchands. La proximité du centre hospitalier national, et un vent qui soufflait jusqu’à 20km/h selon la météo du jour, n’auront pas dissuadé les policiers à faire usage de gaz lacrymogène. Craignant pour leur sécurité, les marchands des deux principaux marchés ont déguerpi, sous d’incessantes détonations et un air rendu irrespirable par ces dernières.
Non loin de la place de l’indépendance, un groupe de manifestants et les gendarmes se regardaient en chien de faïence. Il faut dire que ces manifestants pacifiques étaient dans un cul-de-sac, ou presque, puisque, à leur gauche comme à leur droite, des murs. Tandis que devant eux, sur la voie débouchant à la place Ajao, ces hommes en treillis armés jusqu’aux dents. C’est d’ailleurs à cet endroit précis qu’un manifestant aura été grièvement blessé au niveau du genou après qu’il a reçu une grenade lacrymogène. « Je ne regrette rien », dira celui qui assure n’en vouloir à personne, « même pas aux militaires qui nous ont tirés dessus ».
A Mbouzini, un petit quartier jouxtant Hadoudja, un groupe d’hommes qui marchait tranquillement sur le trottoir de la route principale est arrêté par des gendarmes. Jetés dans le pick-up qui s’était arrêté à leurs basques de façon foudroyante, ils en ont vu de toutes les couleurs. Non loin de là, d’autres jeunes ont été pourchassés jusque dans les ruelles, parfois sous la menace de grenade lacrymogène. Les observateurs n’en doutent pas, cette manif est un fait majeur. « Les Mabedja ont montré la voie. La peur ne joue plus comme avant. On peut protester hors des sentiers battus des conférences de presse rituelles. On peut mener des combats hors de présidentielles. Les jeunes savent qu’ils peuvent revendiquer leurs droits à une vie décente et au respect de ses droits légitimes. Cela faisait si longtemps que l’on n’a pas assisté à des protestations de cette envergure ! Une force sociale qui arpente l’île de Ngazidja pour populariser ses points de vue, qui parvient à organiser au vu et au su du pouvoir des rassemblements préparant une action d’envergure. Une force sociale dont la pratique trouve un écho retentissant sur tout le pays », analyse Idriss Mohamed Chanfi.
Ce vendredi 3 septembre est en effet historique. Historique parce que c’est la première fois depuis longtemps qu’une manifestation se tient dans la capitale fédérale. Depuis 2018 au moins, dans la foulée des réformes constitutionnelles, le pouvoir met les bouchées doubles pour y réprimer toute forme de contestation. Il n’y a que les fiefs de l’opposition, Mbéni en tête, suivi de Ntsoudjini puis M’kazi, que des manifestations populaires peuvent se tenir occasionnellement. Pas sûr que les récentes nominations d’un ministre de l’Économie, d’un ministre des Transports et d’un directeur de Cabinet du chef de l’État issus de ces localités, parviennent à inverser la situation.
Il n’y a pas que l’effectif impressionnant, voire disproportionné, des forces de l’ordre qui témoigne de l’importance que les autorités accordent à ces manifestations pour les droits sociaux et les libertés fondamentales organisées par Mabedja, ce jeune mouvement issu de la diaspora de France que personne n’a vu venir et dont, rappelons-le, deux leaders sont en prison pour « association des malfaiteurs en vue de commettre un attentat ». La partie immergée de l’iceberg ce sont ces policiers en tenue civile qui se sont fondus dans la masse, tantôt en voitures banalisées, tantôt parmi les manifestants, pendant que d’autres équipes attendaient dans différents endroits en dehors des casernes conventionnelles. Jusqu’au soir, ils étaient toujours présents en grand nombre. Le lendemain, idem. Rien d’extraordinaire, il faut le souligner, surtout dans un pays où la confiance entre le peuple et les gouvernants se perd au fil des régimes. S’il y a une bataille que les Mabedja ont d’ores et déjà remportée, c’est celle de la communication. Pour le reste, seul l’avenir nous dira.
TM
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