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des Comores

Interview/ Rachadi Abdallah, ancien chef du Bureau des Opérations et de l’Instruction de l’AND : « La responsabilité est avant tout politique avant d’êtres militaire »

Interview/ Rachadi Abdallah, ancien chef du Bureau des Opérations et de l’Instruction de l’AND : « La responsabilité est avant tout politique avant d’êtres militaire » © : HZK-LGDC

Ces derniers temps, on ne passe pas un mois sans qu’il y’ait un dérapage au sein des forces devant assurer le maintien de l’ordre. Comment situer les responsabilités des uns et des autres ? Rachadi Abdallah, ancien chef du Bureau des Opérations et de l’Instruction de l’AND a accepté de répondre aux questions de La Gazette des Comores/Hzk-Presse.


Question : Comment situer les responsabilités de l'armée en cas d'émeute ou de manifestation?

 

Rachadi Abdallah : Tout d’abord, notre armée, telle qu’elle est conçue à nos jours, et avec ses moyens très limités, n’a pas vocation à participer aux missions de maintien de l’ordre. Ceci dit, chez nous et dans bon nombre de pays du tiers monde les autorités politiques réquisitionnent souvent l’armée pour épauler la Police ou la Gendarmerie dans ce genre de missions. Si une manifestation publique demeure un processus social souvent préparé à l’avance, il n’en demeure pas moins que nous assistons aujourd’hui à des rassemblements qui ne sont pas toujours planifiés et déclarés à l’avance. Une décision politique ou un évènement inattendu peut donner lieu à un rassemblement spontané de soutien ou de protestation comme ce fut le cas dans les incidents malheureux du week-end dernier à Iconi.

 

Dans un pareil climat, il est très difficile et compliqué pour les forces de l’ordre de maintenir l’ordre public car il faut trouver le juste équilibre entre le respect des droits humains et l’obligation de l’État de maintenir l’ordre public et la sécurité. Pour y parvenir, les forces de polices et de Gendarmerie doivent agir en tout temps avec professionnalisme et discipline afin d’accomplir convenablement leurs missions. Ceci commence par une communication efficace avec les manifestants, c’est-à-dire le dialogue, la facilitation effective des manifestations ainsi que la protection des manifestants et des biens individuels et publics.

 

Actuellement, de nombreuses forces de police dans le monde placent la communication avec les organisateurs des manifestations et les participants au centre de leur stratégie afin d’éviter l’action et la confrontation directes. Une fois sur le terrain, les forces chargées de l’application des lois, dans l’accomplissement de leurs fonctions, devront autant que possible recourir à des moyens non violents avant de faire usage de la force ou d’armes à feu. Ces dernières ne peuvent êtres utilisées que lorsque cela est absolument nécessaire pour assurer une protection contre une menace imminente de mort ou de blessure grave.

 

Question : Qui reprocher en cas de confrontation entre les forces de l'ordre et les citoyens?

 

R.A. : Souvent la responsabilité des dérapages dans les manifestations est partagée. Il est courant de nos jours de voir certains manifestants perpétrer des actes violents et provoquer une flambée de violence. Il peut s’agir de personnes ou de petits groupes de manifestants cherchant à faire entendre leur voix en recourant à la violence ou bien de gens ayant des visées distinctes de celles des autres manifestants; il peut aussi s’agir d’éléments provocateurs des forces de l’ordre chargées de l’application des lois. Les casseurs qui se sont infiltrés dans le mouvement des gilets jaunes en France en sont la preuve la plus récente. Dans pareille situation, les forces de l’ordre se doivent de garder leur sang froid et d’éviter de tomber dans le piège de la provocation.

 

Malheureusement dans certains cas nos forces, excédées par le stress et la fatigue s’emportent et oublient leur mission première dans les manifestations qui consiste à encadrer la manifestation, sécuriser les manifestants et les biens d’autrui. Souvent nos éléments se refugient sur la notion de légitime défense alors que pour que la légitime défense soit reconnue, il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies: il faut que la personne agisse face à une attaque, ou lorsqu’il est en danger de mort, l'acte de défense doit être nécessaire, les moyens de défense employés doivent être proportionnés, ce qui exclut l'emploi d'une arme à feu face à une personne non violente par exemple et la riposte doit intervenir au moment de l'agression et non après.

 

Tenter d'arrêter un homme dans sa fuite ne relève donc pas de la légitime défense. C’est dans pareilles circonstances que le chef de l’unité sur le terrain doit se montrer et mettre en valeur son rôle de meneur d’hommes afin de canaliser la colère des siens et interdire les agissements contraires à l’éthique et à la discipline militaire. Formé et plus expérimenté que le reste de la troupe, le chef a, dans ce cas précis, la lourde responsabilité de maitriser ses hommes et surtout d’ordonner à ses subordonnés de se retenir et d’éviter tout acte pouvant mettre en péril la vie des uns et des autres, aussi bien manifestants que forces de l’ordre.

 

Question : Qui est censé donner les ordres pour tirer ? (En gros la chaine de commandement). Y a t-il des écrits pour justifier l’ordre ou bien c'est juste oral ?

 

R.A. : En cas de manifestations dans notre pays, les ordres proviennent « généralement » du Ministère de l’intérieur. Il les transmet au Chef de l’Etat Major qui est chargé de leur exécution. Je dis « généralement » car dans certains cas des hommes politiques, par excès de zèle ou par copinage avec le Chef d’Etat Major peuvent « demander un service » à ce dernier. Normalement avant de partir interdire une manifestation non autorisée ou pour aller maintenir l’ordre public, le commandant dirigeant les opérations reçoit trois sortes de réquisitions signées par le Ministre de l’intérieur ou son ayant droit lui permettant de faire usage de la force si nécessaire. Ces trois réquisitions définissent clairement 3 étapes d’usage de la force, déterminent quand et comment faire usage de la force et surtout exigent du chef des opérations sur le terrain de rendre compte et recevoir l’approbation de l’autorité avant de passer d’une étape à l’autre. Les deux sommations règlementaires doivent être prononcées devant les manifestants avant l’usage de la force. Ainsi donc les éléments de maintien de l’ordre ne peuvent pas librement faire usage de leurs armes sauf dans les cas de légitime défense tels que ci-dessus cités.

 

Question : Pourquoi autant de bavures dans l'armée comorien au sein et en dehors du corps ? Est-ce une question de formation, de compétence ou de non responsabilité ?

 

R.A. : Il m’est impossible d’énumérer la totalité des causes qui expliquent les bavures constatées ces dernières années dans les missions de maintien de l’ordre dans notre pays. Je vais, cependant, m’efforcer de citer quelques unes.

 

Tout d’abord, un recrutement clientéliste qui ne respecte pas les lois et règlements de l’armée. Pour vêtir l’uniforme aujourd’hui, il vous suffit d’avoir un parent qui est du bon coté au moment du recrutement. Aussi, le réel niveau d’étude des jeunes recrues qui reste à désirer et le manque d’une enquête de moralité préalable avant le recrutement ne facilitent pas la donne. Je mets de coté le fait que certains recrutements se monnaieraient, des fois, à coup de billet de banque. Il y a également la formation élémentaire de base qui se fait au rabais et souvent confiée à des hommes qui n’ont nécessairement pas les compétences techniques et morales requises pour encadrer ce genre de formation cruciale.

 

Je n’oublie pas les nominations aux grades supérieurs et au différents Commandements. Celles-ci sont politiques et se font à base de votre affinité avec le régime en place contribuant pleinement à l’expansion du fléau. Ces nominations « récompenses » donnent aux bénéficiaires l’impression de défendre leur régime mais surtout de se croire immunisés contre toutes poursuites lorsqu’ils commettront une bavure.

 

Enfin les dirigeants politiques confient les différents Commandements aux chefs militaires non pas en fonction de leur compétence intellectuelle et/ou technique mais plutôt du fait de leur allégeance au pouvoir en place. Ces derniers, connaissant leurs limites, se savent sur des sièges éjectables et n’ont donc aucune autorité pour s’imposer et refuser d’accomplir des missions contraires à l’éthique militaire.

 

N’osant pas dire non, car voulant garder leur siège, ils deviennent les sujets des hommes politiques. Ils accomplissent malgré eux les basses besognes au service de leurs « bienfaiteurs », ces hommes politiques qui ont facilité leur accession à des responsabilités qu’ils ne pouvaient jamais imaginer atteindre si les lois et règles qui régissent nos forces étaient respectées.

 

Que ne ferait, pour défendre le régime, ce jeune soldat qui est passé sous le régime Sambi de Sergent à Sous-Lieutenant ? Que ne ferait, pour défendre le régime, cet autre officier qui s’est vu confier le Commandement de la FCD sous la période du Président Taki juste parce que son feu père était l’ami intime du Président ?

 

Lorsqu’un soldat refuse d’exécuter les ordres d’un officier et que ce dernier n’ose pas le punir parce que c’est un proche de « maman », comprenez la première dame du pays, imaginez ce que fera ce soldat lorsqu’il sera envoyé dans une simple mission de maintien de l’ordre. La responsabilité est avant tout politique avant d’êtres militaire mesdames et messieurs !

 

Propos recueillis par A.O. Yazid

 

 

 

 


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