À l’occasion de la parution de son recueil “En quête d’honneur”, l’écrivain Mohamed Loutfy s’est confié à La Gazette des Comores. Plus de cinquante ans après l’indépendance, il interroge le sens profond de cette conquête historique et pose un regard lucide sur la société comorienne. Entre poésie, mémoire et engagement, il plaide pour le retour de la dignité, de la cohésion sociale et de l’idéal d’« Udzima wa yamasiwa », l’unité des îles.
Question : Le titre de votre recueil, En quête d’honneur, est particulièrement évocateur. Que représente cette quête dans le contexte des Comores depuis l’indépendance de 1975 ?
Mohamed Loutfy: Vous savez, quand on a 50 ans plus, on ne regarde pas trop devant, parce qu'avec un tel âge, on a acquis une certaine maturité qui vous permet d'être fier de votre présent.
Par contre, la question fondamentale est de savoir ce que vous laissez comme héritage, et là la question de l'avenir s'invite. Dans le contexte comorien, en particulier, comme dans de nombreux pays qui ont connu la colonisation, en général, il est évident de se demander si on a retrouvé l'honneur tant attendu des indépendances. Alors, depuis 1975, le peuple comorien est en quête d'honneur et de dignité. Maintenant, jetez un regard sur la vie des Comoriens et vous vous feriez vous-même une idée de ce qu'est le paysage de cet archipel. Pour moi, cette quête devrait être un préalable à toute autre quête, pour le Comorien.
Question : Selon vous, les Comores ont-elles retrouvé leur dignité et leur honneur depuis l'indépendance ?
M.L: Quand on parle d'indépendance au citoyen, à nos enfants, on a tendance à leur raconter l’histoire d'une date, celle du 06 juillet. Que représente réellement cette date pour le pays, pour le peuple comorien, si notre système éducatif est en veilleuse, si le système de santé est malade, si on dort le ventre creux, si la solidarité n'existe plus, si le vivre ensemble semble compromis. Que dire de la condition du Comorien ? Pour le pays, cette date représente un archipel de 4 îles. Cependant, avec l'éloignement de l'île de Mayotte le pays n'a pas pu garder son image, et depuis, le Comorien vit avec toutes les humiliations. Où est l'honneur ou la dignité si tu vis sur la terre de tes ancêtres comme un réfugié ou un étranger ? Certes, aujourd'hui, quand vous regardez les relations qu'entretiennent les Comoriens entre eux, elles sont très dégradées. Nous vivons dans un environnement de méfiance et d'accusation.
Question : Le vivre-ensemble, la paix et la cohésion sociale occupent une place centrale dans votre œuvre. Pourquoi ?
M.L: Écrire, pour moi, vous permet d'abord de savoir qui vous êtes, mais aussi de comprendre que vous n'êtes pas seul sur cette terre, puisqu'en écrivant vous pensez à quelqu'un. Le vivre ensemble est une valeur indispensable quand on appartient à des îles. On ne peut également penser à un devenir humain, si on n'est pas prêt à entretenir une vraie cohésion sociale. Le fondement d'une société apaisée doit tenir compte de toutes ces vertus. Pour moi, ces trois notions doivent constituer les différents piliers de la condition humaine.
Question : Vos poèmes expriment à la fois une forme de révolte et un profond espoir. Écrivez-vous pour dénoncer, éveiller les consciences ou transmettre un message ?
M.L: Principalement, on écrit pour être lu. Pour ce qui est de la vocation de l'écriture, cela appartient au lecteur. Écrire pour dénoncer, éveiller des consciences, qui suis-je vraiment ? Je dirais plutôt, et tout simplement, écrire pour dire quelque chose qui aura un écho.
Question : L'expression « Udzima wa yamasiwa » revient comme un refrain dans votre recueil. Que représente-t-elle pour vous ?
M.L: "Udzima wa yamasiwa", selon moi, cette expression représente le souffle même de cette œuvre. Tout Comorien doit aspirer à la grandeur de cette expression qui doit être ancrée dans nos consciences. Malheureusement, aujourd'hui, nos comportements ne reflètent pas du tout cet amour à l'unité des îles.
Question : La mer, les étoiles, la lune ou encore le volcan traversent votre poésie. Quelle place occupe le paysage comorien dans votre écriture ?
M.L: Toute écriture prend toujours racine là où elle est née. Certes, mon champ poétique est traversé par ce paysage insulaire, d'abord par la mer qui est par excellence le symbole de l'insularité et de notre mémoire. Les étoiles et la Lune font parties de notre identité comme elles figurent sur notre drapeau. Le volcan est une couleur remarquable de notre terre, donc de nos origines. Toutes ces images représentent, pour moi, notre comorianité ainsi que notre insularité.
Question : Vous avez choisi d’écrire en français. Est-ce un choix stratégique pour toucher un public plus large ou une volonté de valoriser la littérature comorienne d’expression française ?
M.L: J'écris en français et en shikomori, ma langue de coeur. Le français fait partie de mon héritage scolaire. C'est une langue d'ouverture qui vous permet d'atteindre la pensée de l'autre ainsi qu'un large public comme vous le dîtes. Etant donc l'outil de communication dans notre système éducatif, en même temps la langue de l'administration, elle joue un rôle important dans nos créations artistiques et culturelles. Je sais qu’aujourd’hui beaucoup de comoriens liront facilement en français qu'en shikomori. Ainsi, le choix du français est une liaison avec mon public d'ici et d'ailleurs. C'est aussi un choix personnel, comme j'ai toujours l'habitude de faire des va et vient entre le français et le shikomori, dans mon champ poétique.
Question : Votre recueil intègre plusieurs expressions en shikomori. Quelle importance leur accordez-vous ?
M.L: Ces expressions produites en shikomori, dans le texte, sont très symboliques. Dès l'ouverture du livre, vous avez quelques vers en shikomori, qui vous donne la tonalité de l'oeuvre. Presque au milieu du livre aussi, vous avez quelques vers exprimés en shikomori sous forme de transition. Mais surtout, ce qui est remarquable, reste l'expression "Udzima wa yamasiwa" qui revient à chaque fois comme un refrain.
Question : La préface est signée par Nassuf Djailani. Comment cette collaboration est-elle née ?
M.L: J'ai connu Nassuf Djailani à travers ses oeuvres. Je l'ai rencontré donc par l'émotion qu'ont suscité ses textes, surtout poétiques en moi. Par exemple, son titre "Roucoulement" est un recueil qui m'a beaucoup parlé. Nassuf pour moi est un auteur complet. C'est moi qui ai demandé à mon éditeur de lui proposer de préfacer mon recueil et j'en suis très satisfait. Il est mahorais, et cela m'a fait plaisir qu'il ait porté un regard sur le cri de ses frères insulaires. J'ai senti qu'à travers cette belle préface, il a été touché par le tempérament de mon texte.
Question : À qui s'adresse avant tout ce recueil ?
M.L: Le texte porte la couleur des îles, donc il s'adresse d'abord aux Comoriens, en particulier à la jeunesse qui ne cesse de s'interroger son avenir. Comme un livre est une fenêtre ouverte, je dirais que ces pages sont destinées à l'humanité affamée d'un lendemain meilleur.
Question : Dans vos poèmes, on sent une inquiétude pour les générations futures. Quel message souhaitez-vous transmettre aux enfants des îles ?
M.L: Il faut que nos enfants aient une autre vision de la vie sur ces îles, différente de celle que nous vivons aujourd'hui. Nous vivons une saison de haine et de rancune bien que nous chantions tous les jours "wasi wakomori damu ndzima". C'est très inquiétant, l'héritage que nous sommes en train de préparer aux générations futures. On ne bâtit pas une meilleure communauté dans un environnement de méfiance et de désespoir. L'histoire mouvementée de ces îles, ces dernières années, doit nous servir de leçon. Nous avons le devoir de créer, dans ces îles, un environnement favorable aux générations futures.
Question : Après ce recueil, quelle est la suite pour vous ? Avez-vous d’autres projets littéraires en préparation ?
M.L: Je n'ai pas de projet. J'écris parce que je trouve cela nécessaire et surtout quand il fait chaud. L'essentiel est de vivre en harmonie "ha udzima wa yamasiwa".
Propos recueillis par Ali Mohamed Nasra
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