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des Comores

Interview Abdallah Nouroudine : « Les Comoriens n’ont aucune raison de penser leur culture à travers des modèles conçus ailleurs »

Interview  Abdallah Nouroudine :  « Les Comoriens n’ont aucune raison de penser leur culture à travers des modèles conçus ailleurs » © : HZK-LGDC

Les Comores possèdent une identité culturelle millénaire, forgée au carrefour de l’Afrique, du monde arabe et de l’océan Indien. Pourtant, force est de constater que les cadres de pensée, les modèles de développement culturel et même les hiérarchies de valeurs qui structurent aujourd’hui le débat public comorien restent largement empruntés à des grilles de lecture extérieures. Dans cette interview, Nouroudine Abdallah, le directeur du programme « Msomo na Hazi » et ancien directeur général du CNDRS revient en long et en large sur ce sujet et estime que les Comoriens n’ont aucune raison de penser leur culture à travers des modèles conçus ailleurs. Interview.


Question : Les Comores doivent-elles encore penser leur culture à travers des modèles conçus ailleurs, ou sont-elles capables de produire leur propre vision culturelle ?

Abdallah Nouroudine : Les Comoriens n’ont aucune raison de se penser et de penser leur culture à travers des modèles conçus ailleurs. Non seulement nous sommes capables d’avoir notre propre vision du monde. Mais, plus d’un millénaire d’histoire nous apportent la preuve de notre capacité à penser par nous-même et à avoir une vision de nous-mêmes et du monde. L’existence d’un patrimoine culturel matériel et immatériel qui se transmet de génération en génération, dont une partie est aujourd’hui hissé au niveau d’un patrimoine mondiale par l’UNESCO, témoigne de cette capacité que nous avons de pratiquer et de penser notre culture. Toutefois, il est vrai que deux évènements historiques ont contribué à déformer partiellement notre vision de nous-même (dont la culture) et du monde : la colonisation et la mondialisation dont les effets, du point de vue culturel, sont accentués par le mode d’utilisation passif des nouvelles technologies de l’information et de la communication, tendance qui va être encore aggravée par les usages inadéquats des programmes d’Intelligence Artificielle. Si nous ne sommes pas vigilant par rapport à cette déformation partielle, un évènement positif tel que l’inscription des sultanats historiques des Comores au patrimoine mondiale de l’UNESCO pourrait produire des effets biaisés en ce qui concerne la représentation que nous avons de notre propre culture. Autrement dit, si les sultanats historiques des Comores ne devaient compter pour nous que parce qu’ils sont un patrimoine mondial, sans qu’ils soient, préalablement, vécus et perçus comme un patrimoine national, alors cela voudra dire que notre patrimoine ne compte pour nous que parce qu’il compte pour les autres.

Question : Que signifie réellement la souveraineté de la pensée pour un pays comme les Comores, dont l'histoire culturelle s'est construite à travers de multiples influences ?

A.N. : Les multiples influences de notre histoire culturelle témoignent de notre capacité fondamentale à être nous-mêmes en forgeant des marqueurs culturels qui nous caractérisent à partir d’apports multiples venus d’ailleurs. Nous sommes, en effet, faits de différents apports extérieurs dont nous nous sommes appropriés pour les rendre conforme à un usage efficace dans notre propre milieu de vie sur les plans physique, social, culturel, etc. C’est le propre des cultures métissées, selon une modalité de brassage (et non de juxtaposition) comme la nôtre. Ce métissage n’est pas une tare, mais une richesse. En l’occurrence, pour nous, la « souveraineté de la pensée » traduit la capacité de s’approprier des apports extérieurs pour les rendre adéquats à des usages conformes à nos projets de vie en tant que peuple, en tant que société et en tant que nation. C’est dire que la « souveraineté de la pensée » ne doit pas être considérée comme un enfermement de soi et de la pensée vis-à-vis des autres et du monde. Si nous sommes capables d’avoir la maîtrise du fil conducteur de notre histoire et de notre avenir, alors tout le reste (dont les manifestations particulières de la culture) sera aligné à ce fil conducteur et reflétera ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir.

Question : Comment construire une stratégie des industries culturelles et créatives qui parte des réalités sociales, économiques et linguistiques de l'archipel ?

A.N. : Dans le contexte comorien, une telle stratégie gagnerait en cohérence et en efficacité en prenant en considération deux réalités de la culture dans la société comorienne :

-              La cuture comme produit d’un héritage : ici la culture est un patrimoine qu’il faut sauvegarder et la garder, autant que faire se peut, vivante. C’est tout ce qui entre dans les catégories du patrimoine culturelle matériel et immatériel, le patrimoine historique, etc. Cette culture-là a déjà ses espaces dédiés car elle est immergée dans la vie sociale et elle reste inextricablement liée à elle. C’est une culture des espace sociaux « daho », « bangwe », « ndziya », « hiko »… dont une partie se crée de nouveaux espaces refuges tels que le foyer du village (« mdji »), le foyer du quartier (« mraya »). Cette culture fait pleinement partie de la vie sociale ; elle est chant, elle est danse, elle est récit, elle est conte, elle est devinette, elle est cuisine, elle est habillement, etc.

 

-              La culture comme création inédite : C’est la culture (y compris les arts) qui se crée dans la vie présente et de laquelle émergera le patrimoine culturel de demain. Ce sont les nouvelles créations artistiques contemporaines dans la peinture, la musique, la danse, le théâtre, le cinéma, etc. Cette culture n’a pas encore trouvé des espaces dédiés stabilisés et appropriés pour se développer et encourager la création. Cette forme de culture n’est pas encore intégrée à l’organisation sociale, mais elle y cherche sa place car c’est ainsi que nous savons vivre la culture. Elle est en quête de ses espaces propres : des « musées », des salles de théâtre, des salles de concert, des galeries, etc. Mais, ces nouveaux espaces ont vocation à s’intégrer dans la vie sociale car de nous nouvelles relations sociales, de nouvelles valeurs et de nous nouvelles vont émerger à partir des nouvelles pratiques culturelles et artistiques. Au fil du temps, le métissage culturel entre le nouveau et l’ancien va se mettre en place et s’intégrer une vie sociale qui aura évolué.

Question : L'État comorien dispose-t-il des outils nécessaires pour accompagner les artistes, protéger les savoirs locaux et structurer les entreprises culturelles ?

A.N. : Ces outils n’existent pas actuellement. Mais, dans la situation présente, le problème le plus important n’est pas celui des outils. Il convient, d’abord, de disposer d’une vision dans le cadre d’une stratégie de développement de la culture et des arts dans notre pays. Ce sont les orientations que nous choisirons pour le développement de la culture et des arts qui vont déterminer la nature des outils dont nous aurons besoin. Autrement dit, les outils devront être au service de la mise en œuvre de la stratégie de développement de la culture et des arts. Ce ne sont pas les outils qui doivent dicter nos orientations en matière de développement de la culture et des arts. Les outils ne peuvent être que des moyens pour agir efficacement afin d’atteindre les objectifs conformes aux orientations d’une stratégie clairement définie. Actuellement, la Stratégie manque. Il faut commencer par combler cette lacune.

Question : Comment profiter des financements et des partenariats internationaux sans perdre la maîtrise de nos choix culturels ?

A.N. : La condition de possibilité de la « maîtrise de nos choix culturels », c’est déjà d’avoir des choix. En avons-nous ? Notre choix doit d’abord être un choix de principe : le refus de subir les choix des autres. Ce choix de principe est nécessaire, mais non suffisant. Il faut aussi formuler positivement nos choix. Cette formulation doit, précisément, être faite dans la stratégie de développement de la culture, des arts et du patrimoine dans notre pays. Si les financements dans le cadre des partenariats internationaux nous permettent de concrétiser les choix que nous avons formulés dans notre stratégie de développement de la culture, des arts et du patrimoine, alors il n’y a pas de contre-indication à y recourir. Si les financements des partenaires internationaux nous éloignent de nos choix, alors autant renoncer à ces financements.

Question : Quelles sont les trois priorités qui devraient guider une politique nationale des industries culturelles et créatives ?

A.N. : Les trois priorités qui devraient guider une politique nationale des industries culturelles et créatives devraient commencer par la formation articulée à l’insertion professionnelle des artistes et des acteurs de la culture. Cela passe par la professionnalisation de filières de la culture telles que la musique, le livre, l’audiovisuelle, la couture, etc ; la protection de la propriété intellectuelle et des droits d’auteur pour permettre aux artistes et aux professionnels de la culture de vivre de leurs arts et de leurs activités dans le secteur et la création des sources de financement et des modalités de financement appropriées aux spécificités du secteur de la culture en considérant que les « produits » des industries culturelles et créatives ne sont pas des marchandises comme les autres. Ces produits sont habités par une âme créatrice et un style de création, âme et style de l’artiste. Ce sont tout autre chose que des objets produits en série.

Question : Quelle place faudrait-il accorder à la recherche, aux universités et aux centres de documentation dans la construction d'une pensée culturelle nationale ?

A.N. : Les rôles de la recherche, des universités et des centres de documentation vis-à-vis de la culture sont à la fois différents et complémentaires. De façon schématique, on pourrait présenter ces rôles de la façon suivante :

-              La recherche sur des sujets et des problématiques relatifs à la culture doit permettre de produire de la connaissance sur la cuture, les arts et le patrimoine.

-              L’université, relativement à la culture, joue un rôle important à partir du moment où elle s’appuie sur les savoirs produits sur la culture, grâce à la recherche, pour accomplir une fonction de transmission.

-              Le centre de documentation est le lieu dans lequel on accède aux savoirs produits par les chercheurs sur la culture, les arts et le patrimoine à travers les livres et autres documents écrit et audiovisuels.

La recherche, l’université et le centre de documentation ont donc vocation à jouer un rôle important dans une politique de développement de la culture, des arts et du patrimoine : rôle de production de savoir sur la culture, de transmission de savoir sur la culture et d’accès démocratisé au savoir sur la culture.

Question : Comment associer les artistes, les chercheurs, les associations, les collectivités locales et les communautés à la définition des politiques culturelles ?

A.N. : Je vois deux pistes par lesquelles les artistes, les associations, les collectivités locales et les communautés pourraient être associés à la définition des politiques culturelles. En premier lieu, s’appuyer sur les organisations représentatives des artistes, des chercheurs et de la société civile pour engager une concertation au sujet des orientations, des objectifs et des actions prioritaires à prendre en compte dans le cadre de la politique de la culture, des arts et du patrimoine et enfin faire des communes des vecteurs d’implication des communautés locales dans la définition des politiques culturelles. Cela permettra d’impliquer la population (à travers les communes) dans les choix politiques relatives à la culture, les arts et au patrimoine.

Propos recueillis par NAY

 


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