À Ouropveni, une jeune femme aurait été retenue contre son gré par sa propre mère, pour avoir refusé un mariage arrangé. Une affaire troublante qui ravive le débat entre respect des traditions et droits fondamentaux.
C’est une histoire choquante qui circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux et dans les conversations à Ngazidja. Une jeune femme de 26 ans, aurait été enchaînée dans une pièce fermée, par sa propre mère. Plusieurs témoignages locaux font état de conditions de détention indignes : elle y aurait mangé, dormi et même fait ses besoins, sans pouvoir sortir. Selon les témoignages, tout aurait commencé lorsqu’elle a exprimé son refus d’un mariage arrangé. Elle aurait déclaré aimer un autre homme, ce que sa famille n’aurait pas accepté. Une vidéo bouleversante, circulant sur les réseaux sociaux, la montre affaiblie, dans un état de grande vulnérabilité. De quoi susciter une vague d’indignation.
Ce drame met en lumière une réalité encore trop souvent passée sous silence : celle des mariages imposés, où la volonté individuelle surtout celle des femmes reste parfois reléguée au second plan. À Ngazidja, la tradition, les alliances familiales et la dot pèsent encore lourd dans les décisions matrimoniales. « Ce n’est malheureusement pas un cas isolé. Beaucoup de filles vivent des pressions intenses pour accepter des mariages arrangés », déplore une militante associative basée à Moroni.
La Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés (CNDHL) a été alertée. Sa présidente, Sittou Raghadat, se veut prudente : « Nous allons d’abord envoyer quelqu’un sur place pour vérifier les faits et écouter les habitants. Si les éléments sont avérés, nous saisirons le ministère ou le procureur. » De son côté, le maire d’Itsahidi, Ali Boinaheri, affirme avoir été informé et se dit préoccupé. « On m’a dit que la situation est revenue à la normale. Des personnes l’ont vue sans les chaînes. Mais je vais envoyer mon premier adjoint et m’y rendre personnellement. » Tout en précisant que ce sont des faits graves. « Moi je suis contre les violences faites aux femmes. S’il s’avère que cette histoire est vraie, elle sera portée devant les instances judicaires. Car il est inadmissible qu’un individu soit enchainé. Mais encore une fois, je vais me rendre sur place afin de m’imprégner de la situation ».
L’affaire révèle aussi un vide juridique et institutionnel : en l’absence de cadre clair pour gérer ce type de conflits mêlant coutume et droit, les victimes se retrouvent souvent seules. Pour certains juristes, il s’agirait d’un exemple de ce qu’ils appellent les violences préconjugales, un terme encore peu utilisé, qui désigne les pressions, menaces ou violences exercées avant le mariage. « On parle beaucoup des violences conjugales, mais les violences d’avant mariage existent aussi. Elles sont simplement étouffées par le poids des traditions », explique une spécialiste du droit des femmes.
Dans les villes comme dans les villages, un changement de mentalités semble en marche, porté notamment par une jeunesse de plus en plus attachée au droit de choisir librement son ou sa partenaire. Si les traditions demeurent un pilier de la société comorienne, leur interprétation ne peut justifier la privation de liberté. Le cas de de cette femme, s’il est confirmé, soulève des interrogations profondes : jusqu’où peut-on aller au nom de la coutume ? Quelle protection pour les femmes qui refusent d’obéir ? Et quel rôle pour l’État face à ces pratiques ? Au-delà du fait divers, l’affaire d’Ouropveni pose une question essentielle : comment faire cohabiter traditions et libertés individuelles dans une société en pleine mutation ? Nous y reviendrons.
Mohamed Ali Nasra
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