Les Comores ont perdu 19 places au classement mondial de la liberté de la presse 2020, publié au petit matin de ce mardi 21 avril, et établi chaque année par Reporters Sans Frontières. Le pays se situe désormais à la 75e position sur 180 pays annotés. C’est la deuxième plus grosse chute au niveau mondial, après Haïti qui a dégringolé de 21 points pour se retrouver en 83e position. Une telle chute libre, Moroni n’en a jamais connue depuis le début de ce classement par RSF en 2013. L’ONG estime que les tensions politiques qui ont marqué le référendum constitutionnel de 2018 et la réélection du président AzaliAssoumani en 2019, « se sont accompagnées d'une recrudescence importante et inhabituelle des atteintes à la liberté de la presse ». Dans un entretien exclusif accordé à La Gazette des Comores, le responsable du bureau Afrique de RSF, Arnaud Froger, assure que la mauvaise note attribuée aux Comores « n’est pas une fatalité », et que le pays peut renverser la courbe avec une « volonté politique ».
Question : Vous venez de publier le classement mondial de la liberté de la presse, les Comores ont perdu 19 places par rapport à l’année précédente. Quels sont les éléments-clés qui ont motivé cette baisse ?
Arnaud Froger : Les Comores sont un pays qui avait déjà perdu 5 places l’année 2018, 7 l’année dernière en 2019, et désormais 19 places comme vous le rappeliez dans votre question. C’est une dégringolade qui est évidemment alarmante et très importante. Ça correspond à une multiplication quasi-inédite d’atteintes à la liberté de la presse dans l’archipel. Ça correspond aussi à des faits très précis d’agression de journalistes, d’arrestations de journalistes y compris étrangers d’ailleurs, une censure dans les journaux, des journalistes parfois contraints de sortir de leur pays car ils ne s’y sentaient plus en sécurité dans un contexte politique tendu en marge du referendum constitutionnel controversé et une élection présidentielle. Mais aussi en dehors de ce contexte.Et c’est ça qui est particulièrement inquiétant comme on a récemment pu le voir d’ailleurs avec une journaliste de votre rédaction à La Gazette qui a été menacée de poursuites judiciaires par le porte-parole du gouvernement pour une enquête qu’elle avait réalisée sur les cas suspects de covid-19 aux Comores. Lorsqu’on a un pays qui est plutôt bien placé, le fait de multiplier ces types d’atteintes parfois très graves à la liberté de la presse, la chute est nécessairement d’autant plus importante. Ça n’estpas du tout un procès d’intention, ça correspond à une série de faits très importants.
Question : Pensez-vous que le cadre règlementaire actuel serait correct s’il était réellement appliqué ?
Arnaud Froger :C’est une question d’appréciation. Le droit il est protecteur, effectivement si ses dispositions les plus protectrices sont pleinement appliquées. Le problème aux Comores c’est moins une question de cadre règlementaire et de cadre légal. Il y a un climat qui est en ce moment malsain et on fait finalement de la presse une sorte d’ennemi, ou de corporation dont on se méfie,et qu’on va tenter de contrôler et de surveiller. Et c’est d’ailleurs ce qui accentue la crise sanitaire actuelle que l’on traverse. La problématique fondamentale c’est la perception qu’ont les autorités pour l’instant des rôles des journalistes dans la société. La production de l’information indépendante elle est absolument indispensable aux Comores comme ailleurs. Et d’ailleurs la pandémie actuelle en est la parfaite illustration. RSF a denoncé, à l’origine de cette pandémie mondiale, que le modèle d’hypercontrôle de l’information et de censure qui prévaut en Chine, est mortifère puisque sans liberté de la presse il n’y pas d’informations fiables qui circulent. On apprend les choses avec retard. Et donc quand on fait face à un défi d’une telle nature, les bonnes décisions sont prises de manière tardive avec les conséquences funestes que cela peut entrainer.
Question : Dans le rapport vous avez évoqué d’un manque cruel de ressources auquel sont confrontés journalistes aux Comores. Quels appuis le RSF peut-il leur apporter ?
Arnaud Froger :La première vocation de Reporters Sans Frontières c’est bien évidement de défendre la liberté de la presse et s’assurer que l’environnement dans lequel évoluent les médias et les journalistes soit favorable. Ça veut dire qu’il faut que l’information soit plurielle, qu’il n’existe pas qu’un seul son de cloche, que toutes les dimensions de la société soient reflétées à travers le paysage médiatique. Ça veut dire aussi qu’on va chercher à favoriser la production d’information indépendante qui puisse s’affranchir des dictats politiques et économiques, et l’information libre que les journalistes puissent eux-mêmes faire leur propre choix, le choix des sujets qu’ils ont envie de traiter parce qu’ils estiment que ce dans l’intérêt public. C’est tout ça que nous, nous défendons. Nous n’avons pas vocation à nous substituer à des écoles de formations de journalistes ou à des bailleurs de fonds pour des médias, même si nous pouvons le faire dans certains cas exceptionnels par exemple dans les pays où il n’y a absolument plus de moyens de s’informer sans soutien. Je pense par exemple sur le continent africain à l’Érythrée ou RSF soutient par exemple une radio d’un exilé Erythréen à Paris puisqu’il n’existe plus une source d’information indépendante et crédible en Érythrée. Mais d’autres organisations, parallèlement à RSF mènent ce travail et c’est plutôt vers elles qu’il faut s’adresser si on cherche des soutiens financiers…
Question : Un dernier mot ?
Arnaud Froger :Au-delà de la dégringolade manifeste et avérée aux Comores du classement mondial de la liberté de la presse, il n’y a pas de fatalité. Encore une fois ça correspond à des faits bien précis. Il est très important que les autorités prennent conscience de cette réalité-là qui n’est pas bonne et que la courbe peut être renversée à condition de mettre fin aux arrestations arbitraires des journalistes, de poursuivre les auteurs d’exactions commises contre les journalistes.Lorsque des services de sécurité agressent, malmènent des journalistes, ces gens-là doivent être poursuivis en justice. De faire en sorte aussi que les journalistes puissent exercer librement leur travail y compris sur les sujets qui seront les plus sensibles et qu’ils ne fassent pas l’objet d’intimidation voire d’arrestation dans l’exercice de leur profession. Si le niveau des exactions baisse, et que le pays redevienne ce qu’il était jusqu’à encore très récemment, eh ben nécessairementle pays remontera au classement. C’est une question de volonté politique.
Propos recueillis par Toufé Maecha
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