La Gazette

des Comores

Ali Mradabi Djaé: “Ils expliquent que le choix de quitter leur pays […] était dicté par la recherche d’une vie meilleure”

Ali Mradabi Djaé: “Ils expliquent que le choix de quitter leur pays […] était dicté par la recherche d’une vie meilleure” © : HZK-LGDC

C’est un long récit d’histoire dans lequel Ali Mradabi Djaé raconte le vécu de ces anciens navigateurs qui se sont, d’un moment à l’autre retrouvés à Madagascar puis en France à la recherche d’abord d’une scolarisation parfaite puis d’une vie meilleure. Une situation qui se poursuit jusqu’à ce jour. Longtemps engagé dans la valorisation de la mémoire de l’immigration comorienne en France, ce cofondateur de l’Amicale pour la Mémoire des Tirailleurs Comoriens a réuni dans “Mémoire noir sur blanc: Itinéraires des Navigateurs comoriens” des fragments d’histoires racontés par les propres acteurs. Interview.


Question: Vous avez publié en Août 2020 aux éditions Cœlacanthe « Mémoires noir sur Blanc: itinéraires de Navigateurs comoriens ». Qu’est-ce que ce livre représente pour vous ?

Ali Mradabi Djaé : Ce livre est l’aboutissement d’une initiative que j’ai lancée depuis quelques années visant à faire connaître l’histoire de cette première génération des comoriens de France. C’est une contribution indispensable à la mémoire collective aussi bien des territoires (Marseille, Dunkerque…) d’accueil de cette population que du pays d’origine, les Comores. Ce livre est également un hommage à ces navigateurs qui ont joué un rôle important dans le développement communautaire des Comores et ont contribué à l’enrichissement du grand bailleur des Comores : la diaspora de France. L’ouvrage participe, enfin, au devoir de mémoire qui est un sujet qui me passionne plus particulièrement.

Question : Vous évoquez dans cette œuvre « l’espoir d’une scolarisation à Madagascar ». Pensez-vous qu’il s’agissait d’un choix ou d’une destination de privilège ?

AMD : La plupart de ces jeunes hommes qui partaient à Madagascar avaient effectivement l’espoir d’aller poursuivre une scolarité dans la grande île voisine. Là-bas le système scolaire notamment sur le plan des infrastructures scolaires, les conditions de scolarisation semblaient mieux développées à une époque où seules quelques écoles apparaissent aux Comores. Ce départ était bien évidemment perçu comme un privilège ouvert à ceux qui avaient déjà un proche installé à Madagascar, généralement un oncle.

Question : En quelle période Madagascar est devenue une destination d’escale pour ces nombreux jeunes ?

AMD : La période d’après-guerre, fin des années quarante, marque un tournant dans le choix de la destination des comoriens. Ces derniers se détournaient de plus en plus de la côte Est de l’Afrique, essentiellement la Tanzanie-Mozambique, qui jusque là était leur destination privilégiée. Au départ des Comores, Madagascar n’était pas pour ces jeunes une escale mais bien une destination, un lieu d’installation. C’est une fois sur place, face à des conditions de vie non imaginées que nait le projet de partir en France  métropolitaine. Dès lors la destination malgache devint effectivement une escale.

Question : Dans ce livre, vous racontez des fragments d’histoire de ces anciens navigateurs. Est-ce que vous accepteriez leur choix si cela devait se faire aujourd’hui ?

AMD : Les récits particuliers mais combien convergents dans leurs caractéristiques des itinéraires de ces navigateurs donnent à voir des conditions difficiles de leur parcours migratoires. Certains d’entre eux m’ont confié « remercier le bon Dieu d’avoir épargné leurs enfants de la navigation ». Ils évoquent la pénibilité du métier de navigant. Ils expliquent que le choix de quitter leur pays, se séparer de leurs parents était dicté par la recherche d’une vie meilleure. Aujourd’hui on retrouve le même raisonnement, la même motivation chez les jeunes qui bravent, dans des conditions plus dramatiques les océans à la poursuite de cette « vie meilleure ».

Question : Vous qui avez côtoyé cette classe, qu’est-ce qui caractérise leur vie entre la terre et la mer ?

AMD : Ce qui revient le plus souvent dans les récits de nos navigateurs c’est la complexité de leur vie menée loin de leurs familles. Ils pouvaient ne pas revoir femme et enfants durant des périodes pouvant aller jusqu’à un an. Très peu d’entre eux ont eu la chance d’assister à l’accouchement de leur épouse. Les enfants ont souvent grandi sans leur présence. Ils évoquent également la pénibilité du métier, les risques de naufrage, le racisme auquel ils étaient confrontés lors des escales dans des pays où la ségrégation régnait (Afrique du Sud…). Certains ont vécu leur métier au rythme des confits mondiaux en naviguant dans des zones de guerre, comme le Vietnam, Canal de Suez…

Questions : Tous ces gens, que sont-ils devenus aujourd’hui ?

AMD : Beaucoup sont décédé, raison pour laquelle ce travail de collecte de mémoire était essentiel et urgent. Les autres sont soit rentrés définitivement aux Comores, soit restés en France. A Dunkerque on en compte une petite dizaine.

Question : En deux ou trois mots, comment définiriez-vous votre œuvre ? 

AMD : Ce livre est un ouvrage historique. D’ailleurs le format choisi par mon éditeur va dans ce sens. J’ai eu la chance d’être édité par Coelacanthes sous l’œil critique d’un historien, ce qui est une garantie « scientifique » de son contenu. J’ai voulu un ouvrage accessible à tous, enfants, jeunes et adultes. C’est un ouvrage qui peut être étudié en milieu scolaire et intégrer la documentation scolaire pour nourrir la connaissance de toutes générations sur l’histoire de la diaspora comorienne de France.

Propos recueillis par A.O Yazid

 


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