Les personnes impliquées dans le trafic des 49 kilos de lingots d’or sont placées sous mandat de dépôt depuis mercredi 5 janvier par la juge d’instruction chargée du dossier. Elles sont inculpées pour association de malfaiteurs et participation à un groupe criminel organisé entre autres chefs d’accusation. L’enquête a révélé que le directeur des Aéroports des Comores était « le patron incontestable et incontesté » de ce trafic de haut niveau.
Au terme d’une semaine de garde-à-vue, les individus suspectés d’avoir participé à un trafic de 49 kilos de lingots d’or ont été présentés mercredi soir devant une juge d’instruction. La magistrate considère qu’il existe suffisamment d’indices graves et concordants pour les placer en détention provisoire à la maison d’arrêt de Moroni. Sur les 11 personnes présentées devant la juge, l’une est ressortie libre tandis que les 10 autres sont inculpées pour « association de malfaiteurs, intéressés à la fraude et participation à un groupe criminel organisé ».
Des chefs d’accusation retenus contre tous les prévenus. Maintenant, pour certains faits reprochés, en fonction du niveau de responsabilité et du rôle tenu par les protagonistes, les chefs d’accusation diffèrent. Ainsi la magistrate a-t-elle inculpé les deux Malgaches dénommés Azaly Failaza Pacheco et Pierre Steny pour « marchandises non déclarées, contrebande et corruption active ». Quant aux mis en cause comoriens, ils sont poursuivis pour « corruption passive » mais aussi pour « abus d’autorité ». Ce dernier grief ne concernerait que le directeur général des Aéroports des Comores Yasser Ali Assoumani et le douanier Fardi Abodo, selon en tout cas une source autorisée.
Rappelons que mardi 28 décembre dernier à 6h du matin, la gendarmerie a arrêté trois individus en possession de 49 kilos de lingots d’or à l’aéroport de Hahaya. Les trois comparses, deux Malgaches et un Comorien, étaient sur le point de s’envoler pour Dubaï à bord d’un jet privé arrivé du même pays depuis la veille. Deux jours plus tard, l’enquête de la gendarmerie a permis l’arrestation d’autres suspects. Comme nous l’avons rapporté dans notre édition du 3 janvier, un des deux prévenus malgaches serait passé aux aveux devant les enquêteurs de la brigade de recherches de la gendarmerie nationale. Il aurait cité plusieurs noms dont celui du directeur général des aéroports, une personnalité proche du régime qu’il a décrite comme « un type gourmand qui demande 20 millions de francs [comoriens] pour chaque cargaison ».
Les investigations des enquêteurs ont permis de découvrir l’envergure d’un réseau bien organisé. Rien que de novembre au 27 décembre 2021, 11 opérations de trafic illicite de lingots d’or ont été réalisées. La marchandise transitait habituellement à l’aéroport de Moroni Prince Said Ibrahim avant d’être acheminé à Dubaï via les vols de la compagnie Ethiopian Airlines. Les lingots provenaient de Madagascar. Une fois le navire au large des côtes d’Anjouan aux Comores, des vedettes rapides assuraient le transbordement. Il convient de rappeler que deux prévenus, Fardi Abodo et Elhad Ibrahim Halifa, détiennent des vedettes rapides achetées à Dubaï. La marchandise est ensuite dissimulée dans une ou des glacières pour faire croire qu’il s’agissait de poissons, pour être acheminée à Chindini au sud de la Grande-Comore.
Ces lingots d’or étaient toujours accompagnés de sommes d’argent destinées à soudoyer les différents complices à l’aéroport selon nos informations. En effet, les agents de la Sureté percevaient 250 euros (125.000Fc) par kilo pour fermer les yeux et faciliter l’opération tandis que ceux du salon VIP touchaient entre 40 et 80 euros (20.000 et 40.000 Fc). Il s’est avéré au cours des investigations que des hauts responsables de l’aéroport de Hahaya, à la tête desquels Yasser Ali Assoumani, le directeur général des aéroports des Comores présenté par les enquêteurs comme le « patron incontestable et incontesté » au niveau national, donnaient toujours des instructions auxdits agents pour faciliter les formalités des trafiquants.
Très défavorablement connus des services judiciaires de leur pays, les deux Malgaches Azaly Failaza Pacheco et Pierre Stenny, détenus dans une cellule de la gendarmerie transformée en prison annexe « pour des raisons de sécurité », attendront de savoir si la délégation malgache attendue à Moroni incessamment et à la tête de laquelle le ministre de la justice, parviendra à obtenir des autorités comoriennes leur extradition. Une demande à cet effet est formulée depuis le jour de leur arrestation le 28 décembre. Parallèlement, des mandats d’arrêt internationaux sont émis à leur encontre. Antananarivo leur reproche de « mise en circulation à titre gratuit de substances minérales avec des pièces justificatives sciemment établies de façon inexacte ; faux et usage de faux en écriture publique ; corruption active ; délit de contrebande par aéronef ; association de malfaiteurs » entre autres.
Interrogé la semaine dernière sur la position de Moroni par rapport à la demande malgache, le porte-parole du gouvernement Houmed Msaidie a tenu à rappeler la convention d’entraide judicaire entre les deux pays qui date des années 70. Mais pas que. Il a surtout rappelé que « Madagascar a montré l’exemple » en livrant aux autorités comoriennes, début 2021, l’ex-fugitif Inssa Mohamed alias Bobocha, qui s’était réfugié à Madagascar après une évasion spectaculaire à la prison de Moroni. On peut donc déduire que Moroni accèdera à la demande d’extradition d’Antanarivo au nom du principe de réciprocité.
Reste maintenant à savoir la suite qui sera donnée au métal jaune saisi. En effet, dans sa note verbale adressée à Moroni le 4 janvier, la partie malgache indique noir sur blanc que les « 49 kilos de lingots d’or [sont] sortis illicitement du territoire de Madagascar ». La question légitime qu’on peut se poser : est-ce qu’il y a eu une déclaration de vol de ces 28 lingots d’or avant qu’ils ne soient saisis à Moroni ? Parce que le seul fait qu’ils viennent de Madagascar ne devrait pas faire du pays de provenance son propriétaire d’office selon les avis de juristes. Dans ce cas de figure, à moins de préférer être flexible, l’Union des Comores pourrait confisquer le métal jaune dont la valeur est estimée à un peu plus de 1 milliard 200 millions de nos francs, pour être conservé dans une institution comme la Banque centrale.
Toufé Maecha
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