La Gazette

des Comores

L’église catholique prête à financer une école pour les pauvres

L’église catholique prête à financer une école pour les pauvres © : HZK-LGDC

Nous sommes le vendredi 12 novembre à 9H pétante quand, suite à une demande que nous avons formulée quatre jours plus tôt, l’évêque catholique Charles Mahuza Yava nous reçoit chaleureusement dans son bureau situé au rez-de-chaussée de son évêché, une demeure sise à Daché dans les hauteurs de Moroni. Installé sur une chaise, chemise noire à manches courtes, la main droite sur la gauche, le sourire aux lèvres, ce Congolais de 63 ans nous invite à nous installer. Dans ce bureau, les murs reçoivent des images souvenir d’importantes réunions d’évêques. Une croix en bois importée d’un pèlerinage en Israël et estampillée God Bless Our Home, quelques images représentant le Christ, ainsi qu’un globe terrestre représentant l’universalité du christianisme complètent ce décor. Les deux fenêtres sont laissées entrouvertes. Nous respirons à pleins poumons l’air frais du jardin, un véritable havre de verdure. L’entretien peut débuter.


Question : Vous avez eu une rencontre avec le grand mufti de la République le 5 novembre dans son bureau. Qui en a été l’initiateur ? 

 

Charles Mahuza : C’est moi-même. J’ai demandé à avoir un rendez-vous pour rencontrer le grand mufti comme c’est l’autorité suprême religieuse de la République, il fallait quand-même faire un pas. Nous sommes appelés à nouer des ponts et non à en détruire. C’est pour cette raison là que j’ai souhaité qu’on puisse se rencontrer et qu’il entende certaines choses de notre propre bouche.  

Question : Comme quoi ?

 

Charles Mahuza : On dit que nous convertissons des Comoriens

 

Question : Vous n’avez pas le droit de le faire ?

 

Charles Mahuza : Ce n’est pas notre mission de convertir des Comoriens. Nous devons respecter l’opinion et le choix de chacun.

 

Question : Sur quel autre sujet vous avez échangé ?

 

Charles Mahuza : J’ai demandé si nous pouvions avoir la permission de faire fonctionner une école pour le bien des enfants comoriens. Quelque chose qu’on a déjà fait dans le temps. C’est peu dire que l’église catholique a une très bonne expérience dans l’éducation et dans la formation.

 

Question : Une école laïque ?

 

Charles Mahuza : Les enseignants seront des Comoriens et le programme sera celui de l’État comorien. Nous, nous serons seulement là pour veiller à ce qu’on donne la meilleure éducation possible aux enfants. Nous avons constaté que les enfants des riches qui bénéficient d’une bonne éducation risquent de former l’élite de demain au grand dam des enfants des pauvres. C’est pour ça que nous voudrions donner la même chance à tout le monde. Nous avons déjà les bâtiments.

 

Question : Est-ce que le grand mufti est favorable ?

 

Charles Mahuza : Oui. Il a dit qu’il sera notre porte-parole auprès du ministre de l’Éducation.

 

Question : Vous êtes prêts à ouvrir dès la prochaine rentrée scolaire ?

 

Charles Mahuza : C’est possible

 

Question : Ce genre de rencontre est-il fréquent ?

 

Charles Mahuza : Avec feu grand mufti, paix à son âme, c’était quand-même fréquent. On ne parlait pas que de religion. C’était des rencontres qui étaient beaucoup plus amicales.

 

Question : Vous aviez caché votre croix. Le muftorat vous l’avait obligé ?

 

Charles Mahuza : Personne ne me l’a obligé. Je l’ai fait pour ne pas heurter certaines sensibilités comme c’est la toute première rencontre avec le nouveau grand mufti.

 

Question : Avec le feu grand mufti, ça a toujours été le cas ?

 

Charles Mahuza : Avec lui, je l’ai toujours laissée en évidence.

 

Question : Après votre rencontre avec le grand mufti, d’aucuns accusent les autorités de deux poids, deux mesures. Ils ne comprennent pas que pendant qu’elles acceptent les chrétiens, elles persécutent les minorités chiites. Comment l’expliquez-vous ? 

 

Charles Mahuza : Je crois que ce n’est pas à moi de répondre à cette question. Il faut plutôt demander aux autorités du pays pourquoi accepter les chrétiens et ne pas accepter les chiites qui sont des musulmans, parce que moi je n’ai rien à faire dedans. C’est une querelle interne.

 

Question : En 2019, le directeur des Affaires islamiques avait interdit la célébration de la fête de Noël. Le gouvernement l’a immédiatement désavoué. Il a même été démis de ses fonctions dans la foulée. Comment avez-vous accueilli la réaction des autorités ?

 

Charles Mahuza : Réellement j’étais très content de la réaction des autorités. Je crois qu’ils ont su prendre le taureau par les cornes. Et c’était très bien. Je n’étais pas à Moroni. J’étais en visite pastorale à Mayotte. Quand on me l’a dit j’ai demandé à ce qu’on m’attende pour contacter les autorités à mon retour. Heureusement qu’elles ont pris les choses en main avant même mon arrivée et leur réaction, je l’ai vraiment bien admirée.

 

Question : Vous êtes-vous déjà rendu dans une mosquée ? Un mufti ou un dignitaire musulman est-il déjà venu à l’église ? Si oui, pour quelles occasions ? 

 

Charles Mahuza : Je me suis déjà rendu à la mosquée peut-être 2 ou 3 fois à Anjouan et à Mayotte. A Ngazidja il y avait un jeune homme qui m’avait demandé si un jour nous pouvions aller à la mosquée. Je lui ai dit : « Je ne vois pas d’inconvénients ». Mais j’avais une condition : qu’il soit à côté de moi pour me guider…Au final on a pu s’y rendre et faire la visite. Il y avait des gens à l’intérieur. Pour ce qui est de la visite d’un mufti ou dignitaire musulman à l’église, à ma connaissance, dans les trois autres îles, non. A Mayotte par contre, oui.

 

Question : A Moroni, avez-vous déjà essayé de les inviter ?

 

Charles Mahuza : Nous n’avons pas encore osé.

 

Question : Mais pourquoi ?

 

Charles Mahuza : On invitait le feu grand mufti quand il y avait des manifestations. Quand c’est une cérémonie à l’église, il attendait dehors. Mais certaines personnes entraient. C’était le cas par exemple lors de mon intronisation épiscopale en 2010, il y a des autorités aussi bien gouvernementales que religieuses qui avaient assisté à l’intérieur de l’église.

 

Question : C’est en soi un signe d’ouverture d’esprit. Vous en convenez ?

 

Charles Mahuza : Effectivement

 

Question : Alors, pourquoi vous hésitez à les inviter ? Qui ne tente rien n’a rien…

 

Charles Mahuza : Pour l’instant on n’a pas encore osé. Mais rien ne nous empêche de le faire

 

Question : Le régime en place fait quand même des efforts en matière de promotion du genre. Accorder de la place aux femmes dans les cérémonies religieuses traditionnellement réservées aux hommes, est-il pour votre part une révolution ou une œuvre de Satan ? Je vous rappelle qu’au sein de l’église catholique, il y a encore loin de la coupe aux lèvres à ce sujet 

 

Charles Mahuza : Moi je ne dirais pas que c’est une révolution ni œuvre satanique. C’est plutôt une évolution. L’homme est en train d’évoluer. C’est pour cela qu’on commence à avoir la présence des femmes dans ce genre de manifestation. Même à l’église les femmes font tout sauf qu’elles n’accèdent pas aux ministères ordonnés. Elles ne peuvent pas être ordonnées prêtre ni diacre.

 

Question : Vous couvrez l’ensemble du territoire comorien y compris Mayotte illégalement occupée par la France. Connaissez-vous des cas de « réfugiés » des trois autres îles qui se sont dits persécutés à cause de leur foi chrétienne ? 

 

Charles Mahuza : J’en connais un. Mais je dis plutôt que c’est une façon de chercher l’asile ou les papiers à Mayotte. Le cas du monsieur issu de l’île de Mohéli et qui se fait appeler Jésus, en est la preuve. Quand il est arrivé à Mayotte il a dit qu’il était persécuté. Le service qui l’avait accueilli m’a contacté pour me demander si je pouvais témoigner. J’ai dit : non, je ne peux pas porter un faux témoignage. Je n’ai jamais vu un Comorien qui a été persécuté [à cause de sa foi chrétienne]. En revanche je connais des cas de Comoriens qui voulaient se convertir, mon prédécesseur a refusé. Il leur a demandé d’aller voir les autorités gouvernementales et une fois qu’ils auront obtenu la permission, libre à eux de revenir. Ils ne sont jamais revenus.

 

Question : Donc vous ne tolérez pas qu’un Comorien vienne prier à l’église s’il ne s’est pas d’abord déclaré auprès des autorités ?

 

Charles Mahuza : Ce que je sais, l’islam est une religion d’État aux Comores. Je sais que ça a été aussi le cas dans plusieurs pays avec le christianisme.

 

Question : Pour les cas des Comores certes l’Islam est la religion d’État mais selon les juristes, elle ne fait pas office de religion du peuple.

 

Charles Mahuza : je crois que le rôle de l’État c’est de cadrer les choses et non pas de châtier. Et c’est pour le bien de la population.

 

Question : Souvent le pape du Vatican prend position sur certaines thématiques par exemple contre la peine de mort, ou encore contre l’avortement. Et vous dans votre seigneurie, avez-vous déjà eu à vous exprimer publiquement sur des tels sujets ? 

 

Charles Mahuza : Oui. Je me rappelle une fois le feu grand mufti était venu devant moi pour me dire ceci : « je sais que le pape est écouté à travers le monde. Va lui dire que les Comores ne sont pas pour l’avortement, ni pour le mariage pour tous ». Je lui ai dit de ne pas s’en faire car son message allait être porté jusqu’au pape. Je crois que ce que nous faisons, nous autres, c’est de promouvoir la vie et non pas de la supprimer.

 

Question : Comment vous sentez-vous aux Comores ? Êtes-vous libres ? 

 

Charles Mahuza : En tout cas je n’ai jamais été enchainé, et je ne peux non plus dire que je suis dans une prison à ciel ouvert (rires). Nous sommes tout à fait libres. A titre d’exemples : quand nous fêtons Noël ou Pâques, les autorités gouvernementales envoient la police pour ne pas que des gens viennent déranger pendant que nous prions. Alors nous nous sentons libres et en sécurité. Une fois il y avait des manifestations à Moroni après la prière de vendredi suite à des caricatures sur le prophète [Mahomet]. Les manifestants se dirigeaient vers chez nous. Et le gouvernement a envoyé des policiers et des gendarmes pour nous sécuriser. C’est pour vous dire que nous sommes tout à fait libres. Nous nous sentons bien. Le gouvernement veille sur ce que nous sommes et ce que nous faisons.

 

Question : Avez-vous déjà enregistré un ou des cas d’agression pour des motifs christianophobes ? 

 

Charles Mahuza : Oui. Il y avait une de nos Sœurs qui avait porté une croix dans la rue, et un monsieur le lui a arraché et l’a jetée. Une autre fois il y avait un monsieur qui logeait juste en face de la Mission [catholique]. Il est descendu de son taxi pour aller chez lui et un passager a craché sur lui et lui a dit : « je n’aime pas le chrétiens ». Mais pour moi ce sont des cas isolés. Les choses ont beaucoup évolué.

 

Propos recueillis par Toufé Maecha

 

 

 


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