Ils font désormais partie du paysage urbain de la capitale. Vêtus de haillons, le regard perdu ou parfois vociférant contre des ennemis invisibles, les malades psychiques déambulent entre les étals du marché, les embouteillages routiers et les axes encombrés. Derrière ces silhouettes qui suscitent tour à tour la crainte, la pitié ou l'indifférence, se cache une réalité médicale et sociale brutale. Le Dr Mistoihi Hassani Msoma, psychiatre, nous livre son diagnostic sur une crise de l'errance aussi visible qu'occultée par les pouvoirs publics.
Si les citoyens ont l’impression d’une explosion du nombre de malades mentaux en ville, la réalité est plus nuancée. Pour le Dr Mistoihi, il ne s’agit pas nécessairement d’une hausse de l’incidence des pathologies, mais d’un exode de la souffrance. Un phénomène de migration de la précarité. En effet, les patients, autrefois maintenus dans la discrétion des structures villageoises, convergent aujourd'hui vers le centre urbain, rendant leur détresse spectaculaire aux yeux de tous. « Je ne dirais pas que les cas ont augmenté par rapport aux années précédentes, mais plutôt que maintenant ceux qui étaient dans les villages se retrouvent en ville, d'où leur visibilité », explique-t-il.
Ces hommes et ces femmes, que les riverains croisent quotidiennement, souffrent majoritairement de schizophrénie. Mais le véritable drame réside dans la rupture thérapeutique : c’est l’absence de prise en charge régulière qui catalyse les symptômes et enferme ces individus dans un cycle de dégradation continue. Sans traitement, la pathologie s'enracine, transformant une maladie gérable en un spectacle de déchéance publique. Face à ces scènes de rue, le premier réflexe est souvent de blâmer les familles. Pourtant, Dr Mistoihi tempère ce jugement. Les familles tentent, souvent désespérément, de soigner leurs proches. Le blocage n'est plus, comme autrefois, le tabou de la folie. « Ces dernières années, la population consulte et il n'y a plus de tabou à proprement parler », note-t-il.
Le véritable souci est ailleurs et il est financier puis temporel. Le psychiatre reçoit de nombreuses familles en consultation, mais beaucoup jettent l'éponge au fur et à mesure. « Ils abandonnent rapidement soit parce qu'au premier abord le patient a l'air calme et ils se disent que c'est gagné, or il faut un suivi, ou parfois par faute de moyens. » souligne le praticien. Sachant que la chronicité de la maladie mentale nécessite un investissement financier sur le long terme que beaucoup de foyers, essoufflés par la précarité, ne peuvent plus assumer.
Par ailleurs, l'errance de ces patients abandonnés pointe du doigt les failles d'un système de santé où le chaînon manquant reste la structure d'accueil et la continuité des soins. Entre l'épuisement psychologique des proches et l'impossibilité de maintenir un traitement régulier, la rue devient, par défaut, le seul refuge et le seul asile. Les comportements parfois agressifs rapportés par les passants ne sont souvent que l'écho de cette déshérence. Sans cadre thérapeutique et sans soutien socio-économique, ceux-ci finissent par incarner une fracture sociale que la capitale ne peut plus ignorer. Au-delà du constat médical, c’est un défi de dignité humaine qui se pose aujourd'hui aux autorités : comment transformer cette déambulation solitaire en un parcours de soins solidaire et par la même occasion, de protection sociale ?
Hamdi Abdillahi Rahilie
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