À l’occasion du mois de mars, consacré à la célébration des droits des femmes, nous nous penchons sur le défi de la reconstruction psychologique des femmes victimes de violences. Psychologue clinicienne spécialisée en psychologie du développement, Hanan Mohamed Hassan accompagne enfants, adultes et familles à différentes étapes de leur cycle de vie. Diplômée en France et exerçant à Moroni depuis 2021, elle nous livre, dans cet entretien, un témoignage éclairant sur l’exercice de son métier face aux réalités du terrain comorien.
Question : Comment abordez-vous la prise en charge des patientes victimes de violences aux Comores, compte tenu des spécificités culturelles et sociales ?
Hanan Mohamed Hassan : La principale différence entre ici et l’étranger réside dans l’approche des aspects juridiques et médicaux. En tant que psychologue, ma priorité n’est pas de mettre immédiatement ces sujets sur la table. L’urgence absolue, c’est que la personne se sente bien et en sécurité. C’est seulement lorsque la patiente se sent prête et apaisée que nous commençons à aborder les dimensions administratives ou judiciaires de son parcours.
Question : Quelles sont les particularités et les défis de ce type de suivi thérapeutique dans le contexte comorien ?
H.M.H. : La particularité du contexte comorien est le cloisonnement des services. Contrairement à la France, par exemple, où une victime arrivant à l’hôpital est immédiatement prise en charge par une chaîne coordonnée impliquant la police, les associations et les services sociaux, ici tout se fait de manière isolée.Lorsqu’une victime vient me voir dans mon cabinet privé, il n’existe pas de passerelle directe avec les autres structures. Je n’ai pas de ligne prioritaire avec l’hôpital ou la police. Le numéro d’urgence 119 existe pour les victimes, mais il n’est pas conçu comme un outil de liaison entre professionnels.Nous devons donc bâtir notre propre réseau. Au fil de mes consultations, j’ai constitué mon propre carnet d’adresses pour pouvoir contacter directement un procureur, un juge pour enfants ou un agent de la brigade des mœurs. Je pense qu’il est impératif de fluidifier ce parcours afin de ne pas laisser la victime seule face à ses démarches.
Question : Quelles sont les premières étapes de la prise en charge psychologique d’une victime ?
H.M.H. : Idéalement, comme je l’ai expliqué, le parcours classique veut qu’une victime s’adresse d’abord au Service d’écoute des victimes.Mais dans la réalité, beaucoup préfèrent consulter en privé, par souci de discrétion. De nombreuses victimes choisissent donc de me solliciter directement, et je ne saurais les éconduire. Je les accueille sans réserve, car consulter en cabinet privé est parfois un choix délibéré pour s’affranchir du cadre étatique.
Ma priorité est alors de leur offrir cet accueil et de prendre en charge immédiatement la dimension psychologique. Une fois que la parole est libérée, je les interroge sur la suite : « Souhaitez-vous porter plainte ? Avez-vous fait un examen médical ? ». Si la volonté de porter plainte est là, je les oriente vers le Service d’écoute des victimes, où elles peuvent bénéficier d’une prise en charge médicale et juridique. Si elles refusent, c’est leur droit. J’insiste toutefois sur l’importance d’un examen gynécologique pour des raisons de santé (dépistage, traumatismes physiques), en les orientant vers des gynécologues.
Question : Travaillez-vous en collaboration avec d’autres structures (médicales, sociales, judiciaires) ?
H.M.H. : Il n’existe pas de conventions officielles ou de protocoles signés entre mon cabinet et d’autres institutions. Néanmoins, une collaboration informelle s’est installée au fil du temps.Les médecins me recommandent parfois des patientes et je fais de même lorsque cela est nécessaire. Lorsque je le juge utile, je transmets également un contact précis au sein du Service d’écoute à mes patientes, en les encourageant à solliciter leur aide spécifique. Il faut savoir que j’ai déjà collaboré avec cette structure par le passé.
Question : Quelles sont les principales conséquences psychologiques que vous observez chez ces victimes ?
H.M.H. : La grande majorité des victimes de violences souffrent d’un trouble de stress post-traumatique, marqué par l’hypervigilance, l’anxiété et la réviviscence des souvenirs traumatiques.Pour celles dont le traumatisme est ancien, même s’il remonte à vingt ou trente ans, les séquelles restent importantes : dévalorisation personnelle, manque de confiance en soi et sentiment de culpabilité.Une personne victime dans le passé est également plus vulnérable psychologiquement et risque davantage de subir de nouvelles violences. On observe souvent des troubles relationnels et de l’attachement, liés à une peur profonde de l’abandon et du rejet.
Question :Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez dans le suivi des patientes au pays ?
H.M.H. : Le plus grand obstacle est la pression familiale. Pour celles qui osent parler, la famille impose souvent une injonction au silence ou à une « guérison forcée ». On leur demande d’aller mieux avant même qu’elles n’aient commencé à travailler leur douleur.Il existe une discordance totale entre le discours de l’entourage. « Ce n’est rien, c’est passé, laisse tomber » et le ressenti de la victime, qui est légitimement habitée par la culpabilité, la peur et parfois la colère.
Par ailleurs, la peur du jugement des autres et du « qu’en-dira-t-on » reste un frein puissant à la prise de parole. S’y ajoute une réalité judiciaire complexe. S’il faut saluer les efforts de la justice comorienne, dont les condamnations et incarcérations d’agresseurs se multiplient, une angoisse persiste chez les victimes : elles savent que leur agresseur sera tôt ou tard libéré.
Or, une fois la peine purgée, il n’existe pas de mesures de protection spécifiques ou de protocoles d’éloignement. Par exemple, le retour de l’agresseur dans le village peut immédiatement réactiver les traumatismes. Sans remettre en cause les décisions de justice, il est impératif d’ouvrir le débat et de trouver des solutions pour mettre en place des mesures durables garantissant la sécurité des victimes sur le long terme.
Question : Quels sont les types de violences que vous rencontrez le plus fréquemment chez vos patientes ?
H.M.H. : Je rencontre majoritairement des violences sexuelles et psychologiques. C’est le cas pour la quasi-totalité des femmes adultes que je reçois. Souvent, elles ne consultent pas initialement pour ce motif, mais le récit des violences subies finit toujours par émerger.Il est important de préciser que la violence psychologique ne provient pas uniquement du conjoint. Elle peut également venir de l’entourage familial ou des parents. Chez nous, malheureusement, ces violences sont encore largement sous-estimées, sans doute en raison de certains traits culturels ou éducatifs. Pourtant, leurs conséquences peuvent être extrêmement destructrices.
Question : Observez-vous des évolutions positives ou des initiatives encourageantes récemment ?
H.M.H. : Oui, il y a une réelle libération de la parole. De plus en plus de femmes et de parents n’hésitent plus à parler, ni même à porter plainte.J’ai récemment accompagné une jeune fille dont la mère, malgré d’immenses pressions, a courageusement décidé de maintenir sa plainte.Cette prise de conscience est essentielle : parler donne du courage aux autres pour briser le silence à leur tour. Ce sont encore de petits pas, car nous sommes loin du but. Le réflexe de faire porter la culpabilité à la victime reste tenace : « Pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi étais-tu là-bas ? Pourquoi cette tenue ? ».
Je me retrouve parfois à devoir rappeler à mes patientes, et même à des enfants, une chose simple : « Ce n’est pas ta faute. C’est l’agresseur qui s’est mal comporté. » La parole se libère, et c’est positif, mais le chemin à parcourir reste long.
Question : Quel message essentiel souhaiteriez-vous faire passer en conclusion ?
H.M.H. : Même si cela peut sembler cliché, c’est un message de solidarité : à toutes les victimes, je veux vous dire que nous vous croyons. Vous n’êtes pas seules.Que les faits se soient produits hier ou il y a vingt ans, nous sommes là pour vous. Si vous avez besoin d’aide ou de soutien, n’hésitez jamais à solliciter un professionnel. La reconstruction est possible.
Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie
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