Alors que le chef de l’État Azali Assoumani a évoqué depuis Anjouan une révision de l’Accord de Fomboni et multiplie les signaux de remise en cause de la présidence tournante, Salim Issa Abdallah, cadre du parti Juwa, tire la sonnette d’alarme. Dans cet entretien qu’il a accordé à La Gazette des Comores, ce médecin orthopédiste de 50 ans et non moins candidat malheureux à la présidentielle de janvier 2024, dénonce une dérive autoritaire sous couvert de réconciliation, appelle à une mobilisation nationale contre la confiscation du pouvoir, et revient sur les défis internes de son parti à l’approche de son congrès prévu au mois d’octobre.
Question : Quand le chef de l’État Azali Assoumani parle d’une nécessité de réviser l’Accord de Fomboni de 2001, n’est-ce pas surtout une remise en cause déguisée de l’équilibre institutionnel actuel ?
Salim Issa Abdallah : Je voudrais vous faire la remarque que d'entrée Azali a parlé de réconciliation même si à la fin il dira de la réécriture de l’Accord de Fomboni de 2001. Or, modifier encore une Constitution déjà retouchée il y a moins de dix ans n’aurait pour finalité que de s’accrocher davantage au pouvoir, pour lui ou pour son fils. Que dire d'une réconciliation alors qu'il n'en est pas une. Il s’agit d’un paravent destiné à atteindre ce but. La réconciliation, notre pays en a besoin, car les blessures sont profondes et cela dure depuis trop longtemps. Mais la véritable question est : qui doit se réconcilier avec qui ? En réalité, c’est surtout Azali qui devrait demander pardon au peuple comorien pour tout ce qu’il a fait. Respecter sa propre Constitution serait déjà un premier pas. Venant de Azali il ne peut pas y avoir de réconciliation car il ne sera jamais sincère fidèle à lui-même. Je ne vous apprends rien vous l'avez vécu. Il doit passer le flambeau, car 2029 approche, et cette fois le tour revient à un Anjouanais. Si réconciliation y en a, ça doit concerner les trois présidents qui sont en vie à savoir Ikililou, Sambi et Azali. Azali ne peut pas faire une réconciliation, seul avec le peuple. Les autres aussi ont des comptes à rendre au peuple, ils auront de quoi à demander pardon.
Question : Si le régime enterre la présidence tournante, êtes-vous prêts à appeler à la rupture ? Ou le parti Juwa se contentera-t-il de dénonciations symboliques ?
SIA : Il faut être clair : enterrer ce mécanisme reviendrait à enterrer l’unité nationale elle-même. Aucun patriote comorien ne saurait accepter une telle remise en cause de l’équilibre fragile mais vital entre nos îles. En 2018, Azali a utilisé les soi-disant « assises nationales » comme prétexte pour supprimer l’autonomie des îles à travers un référendum dépourvu de toute légitimité et de toute légalité. Aujourd’hui, il veut encore une fois se cacher derrière une prétendue « réconciliation » pour modifier les règles qu’il a lui-même imposées. Cela est inacceptable et tout citoyen épris de justice doit se battre de toutes ses forces pour l’empêcher de priver Anjouan et Mohéli de leurs droits. La tournante doit tourner dès lors qu'elle a entamé un nouveau cycle sinon, je serai de ceux qui mettront tout leur poids politique et moral pour stopper cette énième dérive d’Azali. La stabilité de notre pays repose sur la reconnaissance des droits de chacun et sur le respect scrupuleux de l’équité entre les îles. Vouloir priver Anjouan et Mohéli du droit de présider à la destinée du pays, au même titre que Ngazidja, est une tentative de confiscation de pouvoir que nous ne tolérerons jamais. Qu’on ne se trompe pas : on peut berner une partie du peuple pendant un temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde, tout le temps. Cette fois-ci, Azali se heurtera à la détermination du peuple et sortira par la petite porte.
Question : Depuis 2018, le régime fait ce qu’il veut, quand il veut. L’opposition n’a-t-elle pas une lourde responsabilité dans cette impunité dont jouit le pouvoir ?
SIA : Il est vrai que depuis 2018 le régime agit comme il l’entend, mais en réalité ce constat remonte à bien avant. L’opposition porte une part de responsabilité, car elle aurait dû créer le rapport de force nécessaire pour obliger le pouvoir à respecter les règles. Malheureusement, les divisions internes l’ont fragilisée et affaiblie. Le peuple, lui, reste conscient du manque de légitimité et de justice de ce régime. Il ne manque plus que l’organisation et l’unité des forces vives pour y mettre fin.
Question : Selon vous, si l’ancien président Sambi et le gouverneur déchu d’Anjouan, Salami, demandaient une grâce présidentielle, cela serait une solution politique ou une capitulation ?
SIA : Concernant les cas de l’ancien président Sambi et de l’ancien gouverneur déchu Salami, la question n’est pas de savoir s’il faut demander une grâce ou non. Le président de la République dispose de ce pouvoir discrétionnaire et a déjà gracié d’autres sans qu’ils en fassent la demande. Ces détentions ne sont pas d’ordre judiciaire, mais purement politiques. La politique peut donc aussi les défaire.
Question : Le parti Juwa n’est plus audible ni sur le terrain, ni dans les débats nationaux. Le congrès prévu pour le mois d’octobre prochain sera-t-il l’occasion d’un sursaut, ou le dernier soubresaut ?
SIA : Quant au parti Juwa, il est bel et bien en train de s’organiser. Les congrès régionaux ont eu lieu et le congrès national prévu en octobre sera l’occasion d’un véritable sursaut. Nos militants attendent ce moment avec impatience pour redonner au parti toute sa place dans la vie nationale.
Question : Quelles sont les réformes majeures attendues ?
SIA : Les réformes à venir sont importantes. Elles concerneront la révision de nos statuts, afin de les adapter au contexte actuel, mais aussi le renouvellement des instances pour plus d’efficacité et de combativité. Le parti a également besoin de se rajeunir.
Question : Prétendez-vous au secrétariat général pour restructurer le parti, ou pour prolonger un statu quo qui l’a mené à la marginalisation ?
SIA : Le prochain secrétaire général aura la lourde tâche de restructurer l’organisation et de renforcer la cohésion. Me présenter ou non à cette fonction n’est pas ce qui compte. Toutefois, j’observe, je consulte, et le moment venu nous verrons. Mais à mes yeux, ce n’est pas seulement une question de secrétaire général. Il faut surtout une équipe soudée, dynamique et visionnaire, capable de relever les défis.
Question : Le bureau exécutif est accusé d’avoir pris « en otage » le parti. Les propositions soumises au secrétaire général pour la mise en place des 5 commissions devant conduire les travaux préliminaires du congrès sont restées sans suite. On note aussi des reports répétés au courant des derniers mois. Est-ce que tout cela n’annonce pas un sabotage organisé du congrès ?
SIA : Il est important de rétablir une vérité : il n’y a eu aucun report du congrès jusqu’à présent. Dès la première réunion, il a été convenu que ce congrès aurait lieu en octobre, et ce choix repose sur des raisons valables. Concernant les commissions préparatoires, le blocage ne vient pas du bureau exécutif, mais de certaines structures qui devaient désigner leurs représentants qui ont mis un retard à le faire. À ma connaissance, la liste a été finalisée le vendredi 15, et nous attendons désormais la validation du Bureau national.
Question : Des enregistrements audio accablants attribués au commandant de la gendarmerie circulent sur les réseaux sociaux. Étonnamment, le procureur de la République s’est empressé d’y voir une manipulation par intelligence artificielle, quelques heures après leur diffusion. Cette réactivité inhabituelle n’apparait-elle pas comme une tentative de protéger une figure proche du pouvoir ? Ne sommes-nous pas, une fois de plus, face à une justice à deux vitesses ?
SIA : L’affaire des enregistrements audio attribués au commandant de la gendarmerie est extrêmement grave. C’est de la délinquance, du banditisme, mais surtout une véritable mafia de haut niveau. Si les faits s’avéraient exacts, tous ceux qui y sont impliqués devraient répondre de leurs actes et payer le prix. Il est inconcevable que ceux qui sont censés assurer notre sécurité se livrent à de tels agissements. C’est le signe que notre pays va très mal. Par ailleurs, cette affaire illustre parfaitement la justice à deux vitesses qui sévit dans notre pays. À peine les enregistrements ont-ils circulé sur les réseaux sociaux que le procureur s’est empressé d’affirmer qu’il s’agissait d’une manipulation par intelligence artificielle. Une réactivité aussi précipitée et inhabituelle ne peut que laisser penser à une volonté manifeste de protéger une figure proche du pouvoir. Dans d’autres dossiers, notamment lorsqu’il s’agit d’opposants ou de simples citoyens, la justice met des semaines, des mois, voire des années avant de réagir quand elle réagit. La réalité, c’est que lorsqu’il s’agit des proches du régime, quel que soit le crime ou le scandale, les dossiers sont étouffés et restent sans suite.
Propos recueillis par Toufé Maecha
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