À l’approche du 17 février, date symbolique de la commémoration de l’Accord-cadre de Fomboni de 2001, fondement de la réconciliation nationale, le débat sur la décentralisation refait surface. Alors que le gouvernement annonce l’organisation prochaine d’assises nationales pour dresser le bilan de la réconciliation, l’opposition dénonce une centralisation accrue du pouvoir, un affaiblissement de l’autonomie des îles et redoute une manœuvre politique visant à pérenniser le régime en place. Dans ce contexte politique sensible, Charif Abdallah Ben Mohadji, ancien ministre et figure politique engagée, livre à La Gazette des Comores une analyse sans concession sur l’érosion des gouvernorats, les dérives d’un pouvoir excessivement centralisé et les risques que ce recul institutionnel fait peser sur l’unité, la stabilité et le développement harmonieux de l’Union des Comores.
Question : Sans revenir sur la situation antérieure à 2018, les gouvernorats ont-ils encore aujourd’hui une utilité réelle dans l’architecture institutionnelle des Comores ?
Charif Abdallah Ben Mohadji : Le gouvernorat symbolise la décentralisation. Le M17 dans sa lutte défend la décentralisation. Car non seulement il considère, il est même convaincu qu’aucun pays au monde ne peut prétendre à un développement harmonieux avec un système de gouvernement excessivement centralisé. Notre pays a subi dans le passé ce mode d’organisation de l’Etat. Tout le monde se rappelle des conséquences, 20 ans après l’accession de notre pays à l’autodétermination. Après Mayotte en 1975 ce fut le tour d’Anjouan en 1996. Mohéli n’a pas été loin de subir le même sort. La République Fédérale des années 80/ 90 a été un échec. Il m’est difficile aujourd’hui de comprendre l’entêtement de certains politiciens comoriens, en tête Assoumani Azali, qui croient encore à un système moribond. Pour rappel, à la veille du référendum de 1974, Hassanaly et Fazul, tous deux mohéliens, soutenaient le Mouvement Mahorais sur l’idée de rédiger la constitution du nouvel Etat comorien avant le referendum. Car ils estimaient que seul un Etat comorien fortement décentralisé pouvait garantir non seulement le développement équitable de nos iles, mais en même temps nous garantirait la paix et la stabilité. Malheureusement, ils n’ont pas été entendu par les autorités de l’époque. Les conséquences sont là. Elles sont visibles.
Question : Quelles conséquences politiques, économiques et sociales le recul des prérogatives des gouvernorats a-t-il engendrées, selon votre analyse ?
CABM : Comme je viens de le dire, l’Etat doit être présent dans toutes les régions du pays. L’administration doit être proche de notre population. Les Comores sont communautaires. Il faut respecter cet esprit. En 1975, Ali Soilih alors Président des Comores nouvellement indépendantes a été qualifié de révolutionnaire, pour la seule raison qu’il avait compris la sociologie de notre pays ainsi qu’à ses aspirations insulaires aux origines diverses. C’est un pays aux sources conflictuelles multiples. Le Président Ali Soilih l’avait bien compris. Les jalons de la constitution de 2001 issue de l’Accord Cadre de Réconciliation Nationale signé à Fomboni en février 2001 ont été posé en 1975. Seule la présidence tournante n’a pas été réfléchie. La décentralisation de l’administration constituait le socle de l’Etat avec l’éparpillement des Moudirias. Au sommet de l’Etat, le pouvoir était partagé équitablement entre les iles : Président, Mgazidja, Vice–président Mmwali et Premier Ministre Mdzouani. Pour un Etat qui venait juste d’accéder à son indépendance, effectivement, c’était une révolution.
Question : Quelles sont les principales conséquences politiques, économiques et sociales que vous avez observées depuis que les gouvernorats ont été dépouillés de leurs attributions ?
CABM : Je le répète, le gouvernorat symbolise la décentralisation et la décentralisation est un passage obligatoire pour développer un pays. Les Comores ne peuvent pas échapper à cette règle. Ce que fait Azali ne fait que retarder le développement de ce pays qui l’a vu naitre, grandir et qui l’a éduqué. Azali est en train de faire du mal au peuple comorien. L’histoire sera sévère avec lui. Allez faire un tour à Bonovo et vous comprendrez. Aucune activité. L’administration est complétement paralysée. Les jeunes sont là, assis, attendant des instructions venant de Moroni. Aucune initiative de leur part. La situation est pareille dans toutes les administrations de l’ile. Dans ce contexte, peut-on parler d’un pays gouverné ?
Question : En quoi cette perte d’attributions a-t-elle affecté la capacité des gouvernorats à répondre concrètement aux attentes et aux besoins des populations locales ?
CABM : Aujourd’hui les régions sont désespérées. Les populations seraient passées complètement à l’oubli s’il n’y avait pas les taxes qui les suffoquent pour faire vivre les gouvernorats. Et les communes ne constituent que l’ombre d’elles-mêmes.
Propos recueillis par Riwad
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