La Gazette

des Comores

Dialogue national : Amina Abbas : « La priorité devrait être de rétablir les libertés démocratiques »

Dialogue national :  Amina Abbas : « La priorité devrait être de rétablir les libertés démocratiques » © : HZK-LGDC

Mme Amina Abbas Djoussouf était parmi les premières personnalités à soutenir les Assises nationales de février 2018, censées faire le bilan des 40 ans d’indépendance et jeter les bases d’un lendemain meilleur. Aujourd’hui, elle est favorable au dialogue national sous réserve.... Celle qui a fini par claquer la porte des Assises estimant qu’elles ont été détournées de leur objectif, en craint l’ombre. En dépit de ces déboires, cette militante de la première heure et veuve de l’ancien premier-ministre Abbas Djoussouf, estime que pour que ce nouveau rendez-vous soit une réussite, « il faudra tout d’abord que les participants se mettent d’accord sur les raisons du dialogue qui sont beaucoup plus larges que l’organisation d’une élection ». Une façon d’inviter le chef de l’État Azali Assoumani qui a déjà choisi les thématiques, à revoir sa copie.


Question : Le 13 septembre, à l’issue de la rencontre de la société civile avec la délégation de l’UA, vous n’avez pas caché votre méfiance vis-à-vis de l’appel du chef de l’État à un dialogue national dont les objectifs sont bel et bien tracés : les échéances électorales de 2024 et 2025, et la révision de la CENI. Vous voudriez bien nous rappeler les raisons de votre position ?

 

Amina Abbas : En effet, je n’ai pas trouvé pertinent l’idée de convoquer un dialogue inter-comorien dont les objectifs seraient les échéances électorales de 2024 et la révision de la CENI. Le pays a des défis beaucoup plus importants à relever, défis en termes de démocratie, de justice et des défis sociaux-économiques. Comment peut-on parler d’échéances de 2024 au moment où celles de 2019 et 2020 sont contestées, au moment où la Cour Constitutionnelle qui est le juge électoral est supprimée par un simple décret présidentiel le 12 avril 2018 ? Comment peut-on parler d’échéances électorales de 2024 au moment où des prisonniers politiques croupissent dans les prisons en attente de jugement ? Comment peut-on parler d’échéances électorales de 2024 au moment où les assassinats des jeunes Gazon, Nasser, Salim, Faiçal et Bapalé n’ont pas été élucidés ? A mon avis, il n’y a ni urgence ni utilité à convoquer un dialogue national si les objectifs sont ceux énoncés plus haut.

 

Question : Le 27 octobre dernier, l’UA a appelé à un dialogue national « inclusif », « efficace » et « transparent ». Pour vous, qu’est-ce qui pourrait garantir la réussite de ce dialogue tel que voulu par l’organisation panafricaine ?

 

Amina Abbas : Pour que ce dialogue réussisse, et il doit réussir, il faudra tout d’abord que les participants se mettent d’accord sur les raisons du dialogue qui sont beaucoup plus larges que l’organisation d’une élection. Comme l’a rappelé le CPS (Conseil de paix et sécurité de l’Union africaine, Ndlr) dans son communiqué, ce dialogue doit « contribuer à la consolidation durable de la paix, à la stabilité politique et à la cohésion sociale ». Pour cela, le dialogue doit se dérouler dans un climat apaisé et le gouvernement doit faire preuve de volonté de dialogue en libérant tous les détenus politiques. Il faudrait que les forces politiques soient capables de saisir les enjeux du moment et de poser les bases pour sortir le pays des différentes crises dans lesquelles il est enlisé, crise institutionnelle, politique et socio-économique. La priorité devrait être de rétablir les libertés démocratiques et de mettre en place une justice digne de ce nom. En outre, les participants à ce dialogue doivent être animés d’une volonté de réussite, ils doivent oublier leur égo et les débats stériles qui ne mènent nulle part. La société civile a aussi un rôle important à jouer étant donné qu’elle n’est, normalement, pas animée par des intérêts partisans. Les forces politiques doivent par conséquent éviter d’instrumentaliser les organisations de la société civile. C’est le seul pays au monde où j’ai entendu parler de « la société civile du gouvernement et la société civile de l’opposition ».  Or la société civile n’appartient à aucun groupe politique. On ne peut pas non plus aller à un dialogue dans une atmosphère de provocation. Avant même la tenue du dialogue, des proches du président trouvent un malin plaisir à attaquer les responsables de l’opposition. Ce fut le cas lors des Assises Nationales et le ton est donné du genre « que vous veniez ou pas, le dialogue aura lieu ». C’est complètement puéril et improductif à moins que le but recherché soit de braquer l’opposition pour qu’elle ne participe pas au dialogue.

 

Question : Pour la première fois, l’UA a reconnu publiquement l’existence de prisonniers politiques à Moroni. Pensez-vous que cette reconnaissance va avoir un impact sur le sort desdits détenus ?

 

Amina Abbas : C’est une très bonne chose que l’UA reconnaisse publiquement l’existence de prisonniers politiques à Moroni et exhorte le gouvernement des Comores à « libérer les détenus politiques et à engager des procédures judiciaires pour ceux qui sont soupçonnés d’avoir commis des délits ». Une telle initiative va contribuer à apaiser le climat politique, à condition que le pouvoir réponde favorablement.

 

Question : L’opposition serait prête à prendre part au Dialogue à condition que les prisonniers politiques soient libérés. C’est de bonne guerre, n’est-ce pas ? 

 

Amina Abbas : La libération des prisonniers politiques constitue un facteur fondamental, je dirais même une condition sine qua none pour la participation de l’opposition au dialogue. Il en va de sa crédibilité.

 

Question : Quel souvenir avez-vous gardé des Assises nationales de février 2018, lesquelles Assises, je dois le rappeler, vous aviez soutenues à cor et à cri avant de claquer la porte ?

 

Amina Abbas : Les Assises Nationales de février 2018 m’ont laissé un souvenir amer. Comme vous le dites, j’ai soutenu ces assises à cor et à cri parce que j’ai cru à un idéal et à une prise de conscience qu’on ne pouvait pas laisser le pays continuer à sombrer. Cet idéal était incarné par un homme M. Ali Bazi Selim doué d’une grande sagesse et d’une grande lucidité malgré son âge très avancé. Mais Allah le Tout Puissant a voulu qu’il nous quitte avant de voir son rêve se réaliser. Son rêve a malheureusement été brisé. M. Bazi a été trahi. Si je devais vous décrire ce qui m’a poussée à claquer la porte, je devrais écrire un livre. Mais ce fut malgré tout une expérience instructive et enrichissante.

 

Question : Vous aviez été à la tête de plusieurs mouvements sociaux dont, dernièrement, Adrikni. Les problèmes contre lesquels vous vous battiez, la pénurie d’eau et la crise énergétique notamment, seraient tous résolus ? Pourquoi l’on ne vous voit plus sur le terrain ?

 

Amina Abbas : J’ai participé à plusieurs mouvements sociaux en effet. C’est grâce au « sit-in » des Femmes de Moroni à la place Badjanani que le site d’Itsoundzou pour recevoir les déchets ménagers a vu le jour. L’ouverture de l’hôpital El-Maarouf après plusieurs jours de fermeture a été obtenue grâce au dialogue suivi des Femmes de Moroni avec les responsables de l’Hôpital et du ministère de la Santé de l’époque. Quant à l’eau et l’électricité, on peut noter une nette amélioration surtout au niveau de l’électricité. Le réseau électrique très défectueux et qui engendrait des pertes d’énergie a été refait (je l’espère entièrement) grâce au financement de la BAD. De même, la gestion financière a été assainie suite à la formation des agents avec un nouveau logiciel et à l’achat de nouveaux compteurs à prépaiement, avec un financement de la Banque mondiale. Evidemment, tous les problèmes ne sont pas résolus. On nous fait miroiter beaucoup de projets (centrale au fuel lourd, géothermie, solaire) sans compter l’achat de nouveaux groupes électrogènes mais la fourniture d’électricité sur tout le territoire est loin d’être acquise. La distribution de l’eau reste un défi. La société de l’eau et de l’électricité nous avait promis dans le bureau du vice-président depuis l’époque de Mohamed Ali Soilihi que les travaux étaient presque finis et qu’au bout d’une semaine on aurait de l’eau courante à Moroni. Ça fait 6 ans qu’on attend, il y a des quartiers qui ne reçoivent pas du tout d’eau et cette pénurie aggrave les problèmes des citoyens de Moroni. Vous dites que vous ne me voyez plus sur le terrain, voyez-vous depuis 2016 d’autres personnes des autres organisations sur le terrain ? Comment voulez vous que les citoyens réclament leurs droits quand ils sont systématiquement réprimés dès qu’ils veulent manifester leur mécontentement ?

 

Propos recueillis par TM

 

 


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Commentaires (2)

  1. Attoumane houmadi:
    05/11/2021 à 09:15 AM

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  2. ATTOUMANE A.M. SAMBI:
    05/11/2021 à 10:11 AM

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