À l’approche du 17 février, date charnière de l’histoire nationale, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Me Fahmi Saïd Ibrahim, livre un diagnostic sans concession de l’état de l'Union. Dans cet entretien, l'avocat et leader politique ne se contente pas de commenter l'agenda officiel ; il ausculte les racines du mal-être national. Des risques de dérives constitutionnelles aux tensions croissantes avec le consulat de France, en passant par les turbulences internes du parti Juwa, il déshabille les mécanismes d'un pouvoir qu'il juge déconnecté des réalités. Me Fahmi conclut par une autopsie rigoureuse d'une économie « en perdition », pointant du doigt l’absence de vision structurelle.
Question : Les autorités annoncent l’ouverture d’un dialogue pour la réconciliation nationale, prévu le 17 février prochain à Mohéli, une date hautement symbolique. Cette initiative vous paraît-elle crédible et politiquement pertinente dans le contexte actuel ?
Fahmi Saïd Ibrahim : Si l’on se place sur le terrain politique, il ne fait aucun doute que cette date revêt une importance particulière. De la réconciliation de Mohéli en 2001 sont nés à la fois l’esprit et la lettre de la Constitution de 2002. Dans cette perspective, il convient non seulement de défendre la présidence tournante, mais aussi de s’opposer fermement à toute velléité de modification constitutionnelle. Notre pays est confronté à de nombreux défis majeurs qui exigent que nous y consacrions toute notre énergie, plutôt que de nous enliser dans des débats constitutionnels récurrents et stériles. Certes, nous aimons débattre de politique, mais n’est-il pas temps de concentrer davantage nos efforts sur l’économie, l’éducation, la santé publique et la rationalisation de nos choix budgétaires, au lieu de remettre sans cesse la Constitution sur la table ? Enfin, la commémoration de la réconciliation nationale invite aussi à une réflexion sereine sur la situation de certaines figures politiques, dont l’ancien président de la République, Ahmed Abdallah Sambi, et l’ancien gouverneur Salami, détenus depuis plusieurs années. Dans un esprit de réconciliation, cette réalité mérite d’être évoquée avec retenue et sens de l’apaisement avant cette date.
Question : Au-delà des controverses, le dialogue du 17 février à Mohéli reste un événement politique majeur. Selon vous, l’opposition devrait-elle y participer afin de tenter de faire prévaloir ses propositions et ses revendications ?
FSI : L’opposition devrait, dans un premier temps, demander des clarifications sur l’objet réel de cette initiative ainsi que sur le schéma retenu afin de lever tout malentendu. Elle devrait ensuite prendre à témoin le peuple et la communauté internationale, même si, à écouter la population, celle-ci a, à tort ou à raison, largement perdu confiance en cette communauté. Une fois ces démarches accomplies, oui, nous devrions participer, s’il s’agit véritablement de célébrer les accords de Fomboni. Ce serait alors une belle occasion de rappeler que c’est l’esprit de ces accords qui a permis à notre pays de retrouver la paix. C’est pourquoi ne pas toucher à la Constitution serait, aujourd’hui, le plus grand service que l’on puisse rendre aux Comores.
Question : Plusieurs acteurs politiques redoutent toutefois que ce dialogue ne soit instrumentalisé par le président Azali Assoumani dans le but de procéder à une nouvelle révision constitutionnelle. Cette inquiétude vous semble-t-elle fondée ?
FSI : Je n’aime pas faire de procès d’intention. Je regrette toutefois que notre pays, alors même qu’il traverse une grave crise économique, dépense des fonds publics pour une commémoration, fût-ce à l’occasion d’un anniversaire. En revanche, je ne crois pas que le président Azali profitera de cette occasion pour évoquer une nouvelle réforme constitutionnelle. Après la révision de 2018, ni le peuple comorien ni, a fortiori, nos partenaires institutionnels et bilatéraux ne comprendraient la nécessité de réformer à nouveau la Constitution seulement sept ans plus tard et 3 ans avant les présidentielles avec des candidats d’Anjouan.
Question : Le Collectif Anjouan 2029 appelle à engager dès 2026 des réformes électorales afin d’éviter de nouvelles crises politiques. Pensez-vous qu’il soit possible d’imposer une réforme de la CENI et de la Cour suprême sans ouvrir la voie à des ajustements constitutionnels favorables au pouvoir en place ?
FSI : Vous savez, en 2016, j’ai été disqualifié frauduleusement à course des présidentielle. J’étais élu mais la magouille a eu raison sur la transparence du scrutin. Et d’ailleurs, après avoir été disqualifié, il y a eu un protocole pour sécuriser la suite du scrutin. À ce titre, ayant été confronté à cette réalité, je pense que la démarche qui tant à demander que les futurs scrutins soient sécurisés est une bonne chose. La démarche du collectif Anjouan 2029 est parfaitement légitime. Maintenant, sera-t-il possible d’obtenir la sécurisation du scrutin, je l’espère et il faut militer pour que ça le soit, c’est l’intérêt de notre pays.
Question : Vous avez récemment multiplié les critiques à l’encontre du consul de France à Moroni. Que lui reprochez-vous précisément et pourquoi est-il devenu, selon vos mots, un acteur central de vos préoccupations politiques ?
Je crois qu’il y a un malentendu. J’ai évoqué sa personne pour la première fois il y a un peu moins d’un an sur l’ORTC, puis de nouveau il y a deux semaines, à l’occasion d’une interview que j’ai accordée à votre confrère Oubeidillah Mchagama de FCBK FM. Il est vrai qu’à ces deux occasions, j’ai critiqué son comportement à l’égard des Comoriens : je le trouve arrogant, peu courtois et faisant preuve d’un manque manifeste d’humanisme. Permettez-moi d’illustrer mon propos par deux exemples précis. Le premier concerne la fille d’Ahmed Ali Amir, conseiller du Président au moment des faits. Elle s’est vue refuser un visa pour suivre une formation professionnelle de quelques mois en France, alors même que sa scolarité avait été intégralement réglée et que l’ensemble de son séjour était entièrement pris en charge par ses parents. Faute de visa, elle est finalement partie poursuivre ses études à Dubaï, où elle deviendra une parfaite anglophone. Le second exemple concerne un jeune bachelier particulièrement brillant. Six mois avant l’obtention de son baccalauréat, il avait obtenu un visa pour des vacances en France au mois de décembre. En revanche, un visa lui a ensuite été refusé pour poursuivre ses études supérieures en France malgré son bac C avec mention. Certes, le consul dispose naturellement du pouvoir de refuser un visa, la France est un État souverain. Toutefois, ce jeune homme a par la suite obtenu un visa pour les États-Unis, où il est aujourd’hui installé et il deviendra, sans doute, un fervent admirateur de Donald Trump et des États Unis. Vous le savez, la France est une vieille et grande civilisation millénaire. Au fil de son histoire, elle a vu émerger de grands penseurs, hommes politiques et philosophes qui ont contribué à bâtir et à façonner la civilisation française, influençant durablement les valeurs et les pratiques de ses responsables politiques et administratifs. Ces figures ont profondément marqué la société et continuent, encore aujourd’hui, d’inspirer certains acteurs publics. Certains se réclament de l’héritage de Colbert, d’autres de Montesquieu, de Condorcet, de Michel de Montaigne ou encore de nombreux autres penseurs humanistes. Pour ma part, je considère que l’actuel consul de France, par les méthodes employées au sein de ses services, n’œuvre ni au rapprochement ni à l’apaisement des relations entre nos deux peuples. Certes, les Comoriens qui ont directement affaire à lui en souffrent au premier chef, mais au-delà de ces situations individuelles, ce sont surtout ses méthodes qui portent atteinte à l’image même de la France. Or cela ne sert, en définitive, les intérêts de personne. En ce qui me concerne, je me reconnais davantage dans la pensée de Montaigne et Montesquieu, qui ont toujours défendu la dignité de l’homme pour l’un et pour la nécessité de limiter le pouvoir pour l’autre.
Question : En même temps, et il faut l’admettre, le taux des dossiers irréguliers déposés au service de l’état civil est très important. Comment concilier votre dénonciation de ces méthodes avec la problématique de la fraude documentaire ?
FSI : Oui, sans doute. Comme partout, il existe des fraudeurs. Mais encore faut-il qu’il y ait une intention de frauder, car celle-ci est un élément déterminant pour retenir la qualification de fraude. Or, dans la grande majorité des cas, les personnes présentées comme fraudeurs sont en réalité de bonne foi. Il s’avère que nombreuses situations en cause résultent non pas d’une volonté frauduleuse, mais de l’absence de rigueur dans l’établissement des actes d’état civil. On ne peut raisonnablement exiger de simples administrés, souvent profanes, qu’ils identifient eux-mêmes les irrégularités d’actes délivrés par l’administration, alors même qu’ils ignorent le caractère irrégulier de ces documents. C’est ainsi que l’on en vient à qualifier indistinctement de fraudeurs des personnes qui, pour l’essentiel, agissent de bonne foi. Le consul s’appuie sur les faiblesses structurelles et le manque de rigueur de notre administration d’état civil pour rejeter systématiquement les demandes de transcription de mariage ou d’autres actes, alors que ces dysfonctionnements ne sont pas imputables aux usagers. C’est du pain béni pour lui.
Question : On observe une contradiction entre la diplomatie de proximité affichée par l’actuel ambassadeur et le comportement du consul tel que vous le dépeignez. Ce décalage ne risque-t-il pas, à terme, de provoquer une rupture de confiance et de nourrir un sentiment anti-français ?
FSI : Cette contradiction n’est pas sans risque. Car on ne peut durablement rapprocher des États en ignorant le ressenti des peuples. Or, ce sont précisément les pratiques quotidiennes, notamment en matière de visas ou de transcription de mariage, qui façonnent l’image réelle d’un pays auprès des citoyens ordinaires. Lorsque ces pratiques apparaissent rigides, opaques ou déshumanisées, elles sapent les efforts diplomatiques et fragilisent la confiance. L’avenir dira si cette forme de répartition implicite des rôles, où la diplomatie politique cherche l’apaisement pendant que l’action consulaire produit l’effet inverse, servira ou non la relation bilatérale. Mais une chose est certaine : une coopération durable ne peut se construire qu’en alignant les discours, les pratiques et le respect des peuples concernés.
Question : Le parti Juwa est censé tenir son congrès à la fin de ce mois, mais des doutes persistent quant à la volonté de son secrétaire général de permettre sa tenue effective. Vous l'avez déjà accusé d’avoir « pris le parti en otage ». Cette accusation est-elle toujours d’actualité ? Craignez-vous un recours judiciaire si les militants décident de maintenir le congrès contre son avis ?
FSI : Vous êtes bien aimable. Vous parlez de doute ? Pour ma part, rien n’a changé et les faits sont têtus, et cette situation porte gravement atteinte à la crédibilité de notre parti. C’est vraiment regrettable. J’espère très sincèrement que nous n’en arriverons pas au point de devoir porter ce contentieux sur le terrain judiciaire.
Question : Sur le plan économique, la population fait face à une vie chère croissante, au chômage des jeunes et à une forte précarité. Estimez-vous que le pouvoir actuel dispose d’une véritable vision économique capable de répondre à ces urgences ?
FSI : Les gouvernants aiment sans doute leur pays, comme nous l’aimons tous. Personne n’a le monopole du patriotisme. Mais lorsqu’on examine les actions engagées, force est de constater que le pouvoir n’a pas mis en œuvre les véritables réformes structurelles indispensables à la création des conditions d’un développement durable. Comment voulez-vous qu’il y ait des débouchés pour les jeunes lorsque notre système éducatif est en faillite ? Le niveau de nos bacheliers est au plus bas. Seuls les étudiants qui vont dans certaines écoles privées s’en sortent. Les formations proposées dans les écoles supérieures ne correspondent ni aux exigences économiques actuelles, ni à celles, encore plus contraignantes, de demain. Or, l’économie ne s’adaptera pas à la formation des jeunes : c’est au contraire aux gouvernants d’anticiper, d’identifier les secteurs économiques porteurs à moyen et long terme, et d’adapter l’offre de formation au modèle de développement projeté. Nous formons trop de littéraires sans maîtrise des langues étrangères. À l’ère de l’intelligence artificielle, l’avenir des Comores passe par un virage immédiat vers les séries scientifiques. La question de l’éducation nationale me préoccupe au plus haut point. Nous devons impérativement rattraper le retard accumulé et invertir massivement dès le primaire et nous donner les moyens d’offrir aux élèves une base solide. Je ne parle même pas du secondaire : tout commence à l’école primaire. C’est à ce niveau qu’il faut agir pour espérer, dans quinze ans, disposer d’une génération capable de suivre les meilleures formations supérieures. Un pays qui n’investit pas dans ses enfants est un pays en perdition. On nous parle également d’emplois. Mais comment produire de la richesse sans industrie manufacturière et sans un tissu économique capable d’offrir des services créateurs d’emplois, donc de richesse ? Et comment développer une industrie sans énergie ? Qui viendra investir dans un pays incapable d’assurer un approvisionnement énergétique fiable et de surcroît à un prix prohibitif ? Le kilowattheure y coûte près de trois fois plus cher que chez notre voisin tanzanien. Comment, dans ces conditions, convaincre des investisseurs potentiels ? À titre d’exemple, notre population est environ dix fois plus importante que celle des Seychelles, alors que notre PIB est quasiment identique. Cela signifie qu’un Seychellois est, en moyenne, dix fois plus productif qu’un Comorien. Par ailleurs, malgré la faiblesse de notre budget, près de 49 % de celui-ci est consacré au paiement des salaires. Les services sociaux sont les grands oubliés de la loi de finances. Ce sont nos partenaires extérieurs comme la France, l’Arabie Saoudite, et notre diaspora qui se substituent à l’État pour réhabiliter les écoles, équiper les établissements scolaires et les dispensaires, construire des routes secondaires, et bien d’autres infrastructures essentielles. Dans cet environnement, le chômage ne peut que prospérer pour longtemps, hélas.
Question : Dans un entretien accordé au média en ligne Comores TV International vous avez, chiffres à l’appui, défendu bec et ongles le bilan de l’ex-ministre des finances Mze Aboudou, contre celui de l’actuel ministre des finances. Les proches de l’actuel argentier de l’État vous accusent d’avoir manipulé les chiffres pour ternir son image. Quel leur répondez-vous ?
FSI : Il ne s’agit donc ni d’un débat en faveur de l’un ni contre l’autre, mais d’une analyse combinée de la loi de finances, des publications de la Banque centrale des Comores (BCC), ainsi que des rapports du FMI et de la Banque mondiale, qui me permet de me forger une opinion rationnelle et étayée. C’est pourquoi je ne m’inscrirai pas dans une polémique stérile, fondée davantage sur le sentimentalisme que sur les faits. En revanche, je regrette profondément que l’on réponde à des chiffres non pas par d’autres chiffres, mais par des invectives. Cela en dit long sur le niveau du débat et, surtout, sur ceux qui sont aujourd’hui censés conduire les finances du pays. Une chose est certaine : d’année en année, le budget de l’État demeure structurellement déficitaire. Les recettes intérieures ne parviennent même pas à couvrir les dépenses de fonctionnement, sans parler des investissements. Dans un tel contexte, où nous peinons à élargir l’assiette fiscale et à mobiliser davantage de ressources internes, il est juste de reconnaître et de saluer ceux qui parviennent à mobiliser des financements extérieurs. Cela suppose un minimum de crédibilité pour convaincre les bailleurs d’accompagner nos projets, ce fut le cas pour Mze Aboudou. Mais l’essentiel est ailleurs. Le véritable enjeu est celui de la réforme profonde de notre économie, qui reste largement informelle, afin de la faire évoluer vers une économie formalisée. Certains pays ont réussi cette transition, comme le Rwanda, le Maroc ou le Cap-Vert. Pour y parvenir, nous devons simplifier notre système fiscal et utiliser la protection sociale comme un véritable levier de formalisation. Offrir des garanties en matière de santé et de retraite permettrait d’intégrer progressivement des pans entiers du secteur informel dans l’économie formelle. Justement, à propos de Mze Aboudou, je ne l’ai jamais défendu, il est du pouvoir et moi de l’opposition. Je me suis simplement livré à une comparaison objective de l’état de nos finances publiques sur les quatre dernières années, à travers l’analyse des lois de finances. Le constat est clair : C’est sous son ministère que les accords avec les institutions de Bretton Woods ont été renouvelés. Grâce à son action, un accord au titre de la Facilité élargie de crédit (Extended Credit Facility – ECF) a été conclu en juin 2023, et la première revue a été approuvée en novembre de la même année. Le FMI vient par ailleurs d’achever, ce mois-ci, la cinquième revue du programme, un programme destiné à soutenir la balance des paiements et à accompagner les réformes macroéconomiques. En l’espace de deux ans, il a réussi à mobiliser auprès des principaux partenaires bilatéraux et multilatéraux plus de 35 milliards de francs comoriens d’appui budgétaire, notamment le FMI (43 millions $), la banque mondiale, la BAD, la France, l’Arabie saoudite, la Chine. À titre de comparaison, le ministre des finances actuel se félicite d’avoir obtenu un milliard de francs comoriens soit 2,4 millions en une année. Cette affirmation, il l’a lui-même faite publiquement devant Oubeid Mchagama, dans l’émission Face à face, il y a quelques mois. Sous Mze Aboudou, les recettes intérieures ont été améliorées. Des réformes importantes ont été engagées, notamment la création de la structure de lutte contre la corruption, exigée par nos partenaires. Il a instauré une certaine rigueur dans la gestion des finances publiques, en respectant l’orthodoxie financière préconisée par nos partenaires multilatéraux et bilatéraux, notamment l’Arabie saoudite et la France, deux pays qui ont sérieusement accompagné nos finances publiques durant cette période. Mze Aboudou appartient à la majorité présidentielle, et cela ne me pose aucun problème de le reconnaître : l’honnêteté intellectuelle consiste aussi à dire ce qui a fonctionné, indépendamment des appartenances politiques. Aujourd’hui, j’entends certains tenter de me contredire, en affirmant que le ministre actuel aurait reçu pour instruction du président de la République de se consacrer prioritairement à l’élargissement de l’assiette fiscale. J’en doute fortement. Mais soit. Admettons que cela soit vrai. Peut-on alors parler de réussite de l’action ministérielle lorsque, dans la loi de finances rectificative qu’il a lui-même présentée et qui a été promulguée il y a quelques semaines, il est acté une baisse de 39 % des recettes douanières ? Et puis, comment tondre un chauve ? Le peuple est déjà très appauvri. Ces trois dernières années, l’inflation cumulée en a atteint près de 24 %. Le peu d’industrie existante souffre d’un manque chronique d’énergie et demeure largement improductive. Dans ces conditions, comment élargir l’assiette imposable ? Ils peuvent encore une fois augmenter les impôts, les taxes à la consommation et les droits de douane peut-être, mais, in fine, qui en paie le prix ? Le consommateur, a déjà vu son pouvoir d’achat amputé d’environ un quart ces trois dernières années. En agissant de la sorte, ces taxes seront inévitablement répercutées sur les prix de vente, ce qui ne fera qu’affaiblir davantage le consommateur modeste. Par ailleurs, certaines recettes ne sont toujours pas budgétisées, notamment celles issues de nos accords de pêche, qui ne figurent plus dans la loi de finances, comment se fait-il ? L’Union européenne a d’ailleurs cessé sa contribution après avoir constaté que les opérateurs chinois, qui exploitent abondamment nos zones de pêche, ne versent aucune contrepartie financière à l’État comorien. Dans ces conditions, comment peut-on sérieusement parler de réussite de l’action gouvernementale ? La réalité est que la progression des recettes enregistrée en 2025 ne résulte pas d’une amélioration de l’efficacité des administrations, mais essentiellement de l’effet mécanique de l’augmentation des importations, que l’on retrouve dans la dynamique de certains impôts, notamment la taxe sur la consommation (TC). D’où mon étonnement : alors même que le volume importé augmente, les recettes douanières, elles, reculent de 39%. Étonnant, non ? À cela s’ajoute une augmentation préoccupante des arriérés dus par les entreprises privées, qui ont été multipliés par trois en l’espace de deux ans. Enfin, en regardant de près notre loi des Finances, on s’aperçoit tout de suite que le budget de l’État comorien est aujourd’hui conçu presque exclusivement comme un budget de fonctionnement. Les chiffres sont éloquents. Près de 96 % des recettes intérieures sont absorbées par les dépenses courantes, dont environ 49 % par les seuls traitements et salaires, 23 % par les biens et services et 20 % par les transferts et subventions. Autrement dit, la quasi-totalité des ressources internes sert à faire tourner l’appareil de l’État, laissant très peu de marges pour les politiques publiques et aucun espace réel pour l’investissement. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les recettes intérieures ne représentent que 9,1 % du PIB, un niveau très inférieur à l’objectif de 20 % généralement observé dans les pays en développement. Il y a donc un double problème : une faible mobilisation des recettes puisque l’économie est improductive et une structure de dépenses dominée par le train de vie de l’État marqué notamment par des dépenses de fonctionnement excessives, des missions et déplacements souvent inutiles et des délégations pléthoriques. Gérer un pays suppose de dépenser selon ses moyens et de hiérarchiser les priorités. Or, aujourd’hui, l’essentiel des ressources est consacré au fonctionnement administratif, au détriment des services sociaux et de l’investissement productif. Si le pays doit s’endetter pour financer de petites infrastructures de base, comment pourra-t-il assumer demain les investissements lourds indispensables au développement alors même que la dette, bien que soutenable, avoisine déjà 30 % du PIB. Enfin, Pour ceux qui se pavanent sur Facebook parce que la cinquième revue vient d’être signée, qu’ils sachent que c’est Mze Aboudou qui a convaincu le FMI de renouer avec les Comores en juin 2023. Pour ma part, je considère que le gouvernement est très loin d’avoir atteint les résultats que l’on était en droit d’espérer.
Propos recueillis par Toufé Maecha
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