Le gouverneur d’Anjouan a accepté de répondre à nos questions. Ferme sur ses étriers, Salami Abdou Salami est convaincu qu’Azali et son équipe vont droit dans le mur s’agissant des assises nationales auxquelles lui, gouverneur d’Anjouan, refuse de prendre part, parce que « la vérité est qu’Azali veut aller au-delà du terme de son mandat en 2021 ». Interview.
La Gazette des Comores / HZK-Presse : Votre communiqué, en date de 31 janvier, fait état de non-reconnaissance des recommandations des Assises. Est-ce-que cela s’appliquera même après adoption par le congrès ou par référendum ?
Salami Abdou Salami : Si notre position demeure sur la non-reconnaissance des conclusions qui vont émaner des assises nationales, c’est parce que nous constatons que les assises ne sont pas nationales : ni inclusives, ni transparentes. Hier, on en doutait. Mais aujourd’hui, il y a des témoignages qui prennent l’opinion à témoin. Je peux citer le communiqué de l’Exécutif de Mohéli qui a montré que lors des travaux des ateliers thématiques, les discussions sont orientées [vers la tournante] et la prise de parole monopolisée [par les représentants du pouvoir central]. Donc on y voit clairement, une machine lancée à des fins que nous connaissons tous. A aucun moment nous n’allons gober ça. Pour ce qui est de savoir si notre position sera la même, après adoption par référendum ou congrès, je dirai déjà, qu’il ne peut y avoir de référendum. La Constitution dispose que la Cour constitutionnelle veille à la régularité des opérations électorales tant dans les îles, qu'au niveau de l'Union, y compris en matière de référendum. Alors, comment pourrait-on organiser un référendum pendant que la Cour est mise hors service ? Pour ce qui est du congrès, j’admets qu’il est possible de modifier les textes, mais il y a des limites. L’article 42 de la Constitution dispose qu’«Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie lorsqu’elle porte atteinte à l’unité du territoire et à l’intangibilité des frontières internationalement reconnues de l’Union ainsi que de l’autonomie des îles ». Donc les Comoriens ne peuvent pas accepter toute démarche de nature à porter atteinte à l’unité et à l’autonomie. Si nous réagissons de la sorte, c’est parce que nous connaissons pertinemment l’objectif du régime qui ne se soucie de l’économie, ni de rien d’autre. Ce n’est que de l’habillage mais la vérité est qu’Azali veut aller au-delà du terme de son mandat en 2021. Et nous n’accepterons jamais !
LGDC / HZK : Vous avez démontré qu’il ne peut y avoir un référendum dans la mesure où il n’y a pas de Cour constitutionnelle. Et si entretemps, elle est mise en place ?
SAS : Possible. Mais quoique, il y a des limites à ne pas franchir. Que ça soit la Cour ou n’importe quelle structure, l’on ne peut pas aller à l’encontre de la volonté des Comoriens.
LGDC / HZK : Croyez-vous vraiment qu’il soit possible de modifier le cours des assises ?
SAS : Ce n’est pas parce qu’Azali ne réalise pas que les Comoriens ne sont pas de son avis ; j’estime que c’est plutôt de l’orgueil. L’orgueil d’Azali ne mènera nulle part. Il veut aller jusqu’au bout pour montrer qu’il a tenu parole. Mais la suite finira en queue de poisson parce que les Comoriens ne se sont pas entendus au préalable. S’il doit y avoir des assises, nous embrasserons l’idée mais dans les règles, comme il nous avait prévenus, assurant qu’il allait s’entretenir en amont avec les gouverneurs. Malheureusement, il ne l’a jamais fait. Donc aujourd’hui, s’il préfère continuer sur cette lancée, là ils se dirigent droit dans le mur.
LGDC / HZK : Pourquoi les politiques en général, et vous en particulier, insistez uniquement sur l’axe 1 portant sur « les institutions et leurs fonctionnements », oubliant tout le reste des travaux ?
SAS : Parce que nous savons pertinemment que c’est leur tremplin. Moi je suis convaincu que si les Comores ne se développent pas, ce n’est pas à cause d’un problème institutionnel. On aura beau modifier les textes, si nous ne changeons pas la manière de gouverner, nous n’irons nulle part. Je sais que leur souci n’est pas le développement du pays, mais la durée sur le trône. C’est pour cela que je ne me laisse pas faire.
LGDC / HZK : La Cour constitutionnelle étant en stand by depuis un moment, le chef de l’Etat assure qu’il existe une disposition appelant à nommer ses membres mais qu’aucune mesure coercitive ne l’obligeait à le faire. Qu’en pensez-vous ?
SAS : Je pense que c’est une attitude irresponsable. Et s’il a un empêchement définitif par exemple, que deviendra le pays sans la Cour constitutionnelle ? Il y aura certainement un coup de force. La Cour est une institution établie par les textes. Personne ne peut se substituer à la loi. Si on ne veut pas de la Cour, on doit recourir à une modification des textes pour l’abolir. Si on estime que la modalité de désignation de ses membres n’est pas la bonne, qu’on fasse adopter une autre… Aujourd’hui, nous nous trouvons avec plusieurs recours en souffrance, la Cour n’étant pas opérationnelle. Celle-ci doit jouer un rôle de modérateur dans certains cas. On la neutralise parce qu’on ne veut en faire qu’à sa guise.
LGDC / HZK : Jusqu’à présent, l’opposition ne semble pas faire le poids devant le régime alors que lors du renouvellement de son bureau, le parti Juwa, qui fait partie intégrante de l’union de l’opposition, avait décidé de riposter aux violations des droits fondamentaux. Aujourd’hui, cette union de l’opposition peine à mobiliser la population. Quelles sont, selon, vous les raisons de cette inertie de l’opposition, dont Juwa ?
SAS : En qualité du chef de l’Exécutif, ce n’est pas à moi de parler au nom du parti qui a son bureau. Toutefois, je sais qu’il n’y a pas eu appel à manifestations. On ne veut pas faire ça. Nous voulons trouver une solution, obtenir gain de cause sans bruit. Il y a plusieurs signaux, aussi petits soient-ils, qui montrent clairement que les Comoriens ne sont pas d’accord avec ce qui est en train de se passer. Nous avons toujours cru qu’un jour le chef de l’Etat, arrivé à un tel stade, comprendrait qu’il doit rebrousser chemin pour nous tendre la main. Malheureusement, à chaque fois, on nous profère des menaces. La patience humaine a ses limites. Je ne souhaite pas qu’on en arrive là. Mais si on est arrivé à un stade où il faut répondre, eh bien ! les Comoriens vont y répondre.
LGDC / HZK : Un dernier mot ?
SAS : Tous les Comoriens sont témoins de ce qui se passe. Nous devons viser l’intérêt général. Sinon, ça n’aura aucun sens. En exemple, hier, un membre de la CRC m’a demandé de participer aux assises parce que la présidence tournante ne sera pas touchée et que je resterai gouverneur. Il voulait me rassurer que mon mandat irait jusqu’à son terme. Sauf que moi, je ne me bats pas pour mon mandat. C’est un combat que j’ai déjà mené pendant les campagnes électorales. C’est un acquis. Ce n’est pas parce qu’on me promet d’y rester que je vais miser sur mes intérêts personnels au détriment des intérêts de la Nation. Ensemble, nous devons conjuguer nos efforts pour faire avancer le pays au lieu de nous échiner sur des petits intérêts, ce qui ne fait qu’enfoncer davantage le pays.
Propos recueillis par Toufé Maecha
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