La Gazette

des Comores

Violences sexuelles à l’ORTC : Ma part de vérité

Violences sexuelles à l’ORTC : Ma part de vérité © : HZK-LGDC

Les violences sexuelles sont systémiques à l’ORTC. J’ai eu l’occasion de le constater lors de mon passage là-bas. Alors que le verdict de notre procès est attendu le 27 juillet prochain, je fais ce que je sais faire le mieux : livrer mon témoignage sur ce que subissent beaucoup de jeunes journalistes.


Le 17 janvier devant le premier magistrat du pays, le Syndicat des journalistes a dénoncé des faits d’agressions et harcèlements sexuels à l’ORTC, la télévision nationale. Depuis, la vice-présidente du Syndicat, deux journalistes qui ont relayé l’information ainsi que moi-même alors directeur de l’information de la chaine publique, faisons l’objet de poursuites judiciaires. La sentence de ce procès inique est attendue le 27 juillet prochain. Il s’est tenu sans moi alors éloigné du pays pour des raisons familiales. Je prends la parole aujourd’hui pour expliquer le climat pour le moins malsain qui règne à l’ORTC où j’ai passé 15 mois.

 

Le 13 avril 2022, je me rends à l’ORTC. Me sont confiées les missions de directeur de l’information après avoir été recruté comme journaliste de la maison.  Le monde des médias est petit. L’intégration se fait tout naturellement.  Peu à peu je découvre l’histoire de celles et ceux dont je ne connaissais que les visages et les noms. Loin de l’idée répandue selon laquelle, les journalistes de l’ORTC n’étaient que la caisse de résonnance des gouvernements successifs, je découvre des collègues épris de liberté, de droit et de justice. « Ri sasanyiwa hata (on nous étouffe, ndlr) », me répétait-on souvent. Ou encore, « les règles de la profession ne comptent pas ». « Le code du travail est le cadet des soucis de ceux qui décident ». « Il suffit qu'on éternue pour qu'on soit privé d'une partie de son salaire. ». « Tu es notre seul espoir », me disaient-ils. Comment y remédier ? J'opte pour une approche qui m'est peu habituelle : le soft-power. Je remporte mes premiers succès auprès du directeur général : la renonciation progressive aux privations de salaires des journalistes en particulier. Le fameux « sans solde », du nom donné à cette sanction par les employés de la boite. Peu à peu, une confiance s’installe entre des collègues et moi. Certains s’épanchent et me confient leurs problèmes. On me rapporte des histoires qui en disent long sur l’atmosphère de la maison.

 

Une journaliste part en mission à Anjouan. En pleine conférence de rédaction, un homme lance : « pour sûr, elle a dû coucher pour mériter ce voyage dans les autres îles ». Seule une reporter hausse le ton et quitte bruyamment la salle. L’assistance, près d’une quinzaine de journalistes, se contente de rigoler ou de regarder le bout de leurs chaussures. Après tout, les remarques à caractères sexuels sont monnaie courante ici. Des supérieurs, souvent, montraient du doigt le plateau de télévision, tellement convoité par les reportrices et leur disaient avec un sourire entendu, « vous savez quoi faire pour présenter le journal ». Cette phrase ou ses nombreuses variantes m’ont été rapportées un nombre incalculable de fois. Sans compter ceux qui se proposent « de prendre sous leurs ailes » de jeunes recrues, dont beaucoup sont mus par des desseins inavouables. 

 

Au mois de mai 2022, mon téléphone sonne. Une consœur veut me voir. L’entretien se fera loin de mon bureau par crainte « de représailles ». La jeune femme a peur, je le sens alors qu’elle débute son récit. « Je me suis assise sur le canapé. Il passe sa main autour de mon cou et la dirige vers mes seins. Dans le même temps, il pose ses lèvres sur les miennes. Pétrifiée, je lui demande d’arrêter », se remémore-t-elle. Cette histoire je l’avais déjà entendue de la bouche d’une de ses amies mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’elle. Au fur et à mesure, les deux finissent par avoir une relation. Consentie ? Aux juristes de se pencher sur la question. En tout cas, elle n’aura pas commencé sous les meilleurs auspices.

 

Les récits du genre sont légion. « Il m’appelle dans son bureau pour me réprimander à cause d’un reportage que j’ai traité avec retard. Il me dit subir une terrible pression de la part de Beit-Salam à cause de la non diffusion de ce séminaire. Il assure que ma tête était mise à prix mais qu’il a pesé de tout son poids pour me protéger. Il dit savoir que je suis animée de courage pour faire carrière dans le métier et que je pouvais compter sur lui ». Mon interlocutrice, visiblement choquée et gênée, cherche son souffle. « Mon vis-à-vis se trouve sur son siège derrière la table. Il se tient face à moi. Je remarque une boite de bonbons sur la table basse. Je me sers. Soudain, il contourne la table et me rejoint. Il débraguette son pantalon. En extirpe son sexe. Me fixant du regard, il me demande laquelle « des friandises », je préfère sucer. Je détourne les yeux, horrifiée. Il me retient par l’épaule. Je lui fais comprendre ma colère. Après ce qui me semble être une éternité, il remet lentement son sexe dans son pantalon.  A ce moment-là, je me souviens qu’il m’avait demandé de verrouiller la porte sous peine de nous faire déranger par « les truands de l’ORTC ». C’est après coup que j’ai compris ses basses intentions ».

 

Ces pratiques sont aussi vieilles que la Radio Comores devenue en 2003 l’ORTC mais elles furent un secret jalousement gardé. D’ailleurs, lors d’une assemblée générale extraordinaire le 19 janvier, soit 2 jours après la dénonciation du Syndicat des Journalistes, un cadre s’en est ému. « Cela fait 20 ans que je suis ici, ces pratiques existaient mais c’est la première fois qu’elles « fuitent », a-t-il regretté. N’en déplaise à ce cadre, il faut que ces pratiques cessent et pour qu’elles cessent, il faut qu’elles soient dénoncées. Ce n’est pas normal de toucher les fesses ou les seins d’une jeune fille parce qu’elle a eu le malheur de croiser un homme dans un couloir ou un bureau. Lors de mon passage à l’ORTC, comme tout humain, j’ai pu commettre des erreurs. Cependant, je me suis toujours tenu du côté des plus faibles, et j’en éprouve une très grande fierté. Le responsable d’un média ne peut pas se permettre de faire sanctionner une journaliste par des affectations loin de son lieu de travail habituel ou par une ponction indue de son salaire parce qu’elle a décidé de tirer un trait sur leur aventure. Ou parce qu’elle a refusé ses avances. Le responsable d’un média se doit d’être irréprochable, exemplaire, il doit se garder de séduire de jeunes stagiaires, sous peine de se voir accuser de la paternité d’un enfant né hors mariage par une de ses subalternes.

 

Les 15 mois que j’ai passés à l’ORTC m’ont permis de comprendre que les violences sexuelles y sont systémiques. Aux autorités politiques, aux dirigeants des sociétés dont l’ORTC de se mettre du bon côté de l’Histoire. Durant toute la durée de ma nomination à l’ORTC, jamais je n’ai entendu le nom de son directeur général mêlé de près ou de loin à une affaire de mœurs. Il faudrait qu’il s’assure que ses collaborateurs ainsi que tous les hommes de la maison suivent son exemple. Les médias ont un rôle fondamental dans cette lutte. Les enquêtes préliminaires menées à contresens, les cabales engagées contre ceux qui dénoncent ces pratiques auprès des autorités compétentes, cette volonté manifeste d’étouffer nos cris ne nous effraient pas. Quelles qu’en puissent être les conséquences, nous ne renoncerons JAMAIS à ce combat.  Car, il en est un ! Un jour, prochain j’espère, viendra où les victimes prendront la parole. Mais en attendant, loin de leur jeter la pierre, je les comprends et les soutiens. Quand elles en auront la force, elles s’exprimeront. Ce jour-là, je me tiendrai de nouveau à leurs côtés. En France, pays des Droits de l’Homme, les victimes de violences sexuelles mettent parfois des décennies avant de pouvoir s’exprimer. Le temps, fort heureusement finit toujours par confondre les auteurs de ces actes ignobles.

 

Toufé Maecha, président de la section comorienne de l’Union internationale de la presse francophone et ancien directeur de l’information de l’ORTC

 


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