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Tendance et libre opinion / Vouloir, pouvoir et faire… « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », A. CAMUS (L’Homme révolté)

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Tendance et libre opinion / Vouloir, pouvoir et faire…  « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », A. CAMUS (L’Homme révolté) © : HZK-LGDC

A)-Des dizaines d’années qui passent, qui passent, une stagnation effrayante de l’état d’esprit et du faire.


Même si les mercenaires n’influencent plus notre politique, même si l’élection du président de la République en place est indemne de toute illégitimité, tout indique cependant que nous vivons une période d’incertitudes, semée d’embûches. Il y a 42 ans, les facteurs qui ont conduit à notre balkanisation faisaient corps avec l’approche d’une fin de colonisation dont les chances de maîtrise et de réussite nous tournaient le dos tant par cette malchance qui voyait nous fuir les conjonctures politiques françaises qui nous auraient été favorables (démission du G. de Gaulle, décès de G. Pompidou) que par une finesse et une justesse d’analyse gravement absentes dans l’indescriptible « hourrah » d’une indépendance unilatérale aux multiples inconnues. De même, la parenthèse Ali Soilihi nous ébranla par la rationalité révolutionnaire qu’elle imposa à un peuple profondément enraciné, lui, dans la rationalité contingente d’un vécu immergé dans la socio-culture de la proximité du proche visible et du proche tangible. Soyons honnêtes : ce ne sont pas les deux ans et demi de la rationalité « irrationnelle » d’Ali Soilihi, qui expliqueraient la profondeur de nos échecs, comme certains esprits d’un conservatisme vermoulu auraient tendance à le penser.

Mais pouvons-nous parler d’échecs, dès lors que nous n’avons jamais rien entrepris ? Le palais du peuple, la nouvelle aérogare, la maison de la radio et de la télévision, le nouvel hôpital d’Anjouan, pour ne citer qu’eux, nous les devons à la bienveillance de la Chine. Une école primaire, un collège, un dispensaire, un bureau de poste, des réalisations d’ailleurs souvent prises en charge par la communauté expatriée, ne peuvent incarner un projet national de développement, lequel suppose une politique d’éveil dans la prise de conscience des valeurs de citoyenneté, en concomitance avec la mise en valeur du potentiel endogène : la terre (hyper-morcelée par la logique culturelle des « Magnahoulis » et sous-exploitée par l’emploi du moyenâgeux plantoir), remembrée et exploitée rationnellement; l’élevage, la pêche, l’artisanat, le tourisme, sortis de l’inconcevable amateurisme où ils croupissent. Que nous en soyons conscients, aucun développement sérieux ne peut s’accomplir exclusivement avec des aides extérieures, par définition aléatoires, et qui nous lèsent souvent dans l’expression de notre libre arbitre pour ne pas dire dans l’aliénation à un devoir d’allégeance et /ou de soumission.

Au regard de toute l’accumulation de notre passif, l’inconséquence de nos comportements devant l’impérieuse nécessité d’embrasser l’avenir dans une démarche de rupture, donc de reniement avec ce qui nous a jusqu’ici régressés, condamne lourdement ceux qui ont géré notre destin dans le déni total des valeurs qui structurent l’homme et confèrent aux sociétés, même les plus démunies, lucidité et esprit d’initiative. Mais, paradoxalement, comme aux plus sombres pages de notre malheureux parcours postindépendance, à un moment décisif de notre cheminement, où un bilan des gestions passées s’impose pour une orientation réfléchie de la voie mutationnelle à suivre, de graves incertitudes menacent. Situation que génère souvent notre gros déficit démocratique dans la gestion de notre politique qui, entre autres anormalités, amène souvent l’Opposition à nourrir vis-à-vis des gouvernants des sentiments d’un non respect des échéances électorales, pire, d’une modification de la loi fondamentale pour confisquer le Pouvoir. Fondée ou non, la répétitivité de cette  «menace institutionnelle», presque d’une alternance à l’autre, altère profondément le peu de crédit que peuvent avoir ceux qui prétendent faire de la politique. Elle est aussi un ferment actif de l’instabilité politique et sociale. 

B)-Après 42 ans de lassitude et de désenchantement, le temps d’une ère d’émancipation démocratique porteuse d’exigence et d’exemplarité pour une éthique de vie s’impose.

Aucun débat éclairant, aucune dialectique démonstrative ne sont logiquement en mesure de déterminer dans notre contexte socioculturel une massive adhésion à la projection d’un avenir prometteur par des changements structurels profonds. L’annonce aujourd’hui d’un processus devant aboutir à une « émergence » qui transfigurerait notre contexte atone en un paradigme social et économique de rupture avec notre maigre quotidien n’a suscité, paradoxalement, qu’un enthousiasme relatif dans certaines catégories sociales plutôt désespérés de l’accumulation des injustices d’alternance en alternance, même si une telle mutation économique améliorerait leurs conditions de vie. On y estime, au contraire, qu’avec nos pratiques qui ignorent l’intérêt général, favorisent la cooptation et non les compétences, élèvent le clanisme au rang de réalité sociale, délaissent les pourtant enrichissants débats contradictoires, seules les iniquités prospéreront. On y avance aussi que les fermes oppositions actuelles à la tenue des Assises et le peu de crédit qu’on accorde au processus conduisant à l’émergence se justifient par la pratique d’une politique qui promet monts et merveilles tout en restant insensible aux pratiques qui assèchent le pays, alors que seule une politique d’éradication acharnée contre tout ce qui nous ruine et nous rabaisse (Reuters et les passeports comoriens) provoquerait sans conteste une adhésion très significative, et peut-être même globale, à l’accomplissement des réalisations projetées.

Pour certains milieux sociaux bénéficiaires du statu quo, politiquement influentes et subjectivement peu enclins à une alternative ouvrant à une réduction des injustices, a fortiori un enjeu à l’échelle d’une émergence qui contrebalancerait quelque peu leur influence par l’élévation en maturité des catégories jusque là brimées, il y aurait « anguille sous roche ». Les Assises inclusives qui en sont la rampe de lancement serviraient, selon eux, de prétexte pour éliminer la Tournante. A l’intérieur d’autres catégories sociales, majoritairement pénétrées de l’exigence d’une réelle ouverture au monde globalisé, moins politiquement influentes et très souvent critiques de l’attitude permissive des gouvernants face à la corruption et aux actes véreux contre lesquels aucune forme de lutte n’est encore engagée, la perspective y est cependant enthousiasmante et le scepticisme semble quelque peu fléchir. Une prise de conscience des bienfaits consubstantiels à une telle mutation, notamment dans l’émancipation et le rapport objectif au monde, se manifeste sans toutefois faire disparaître le passif des désillusions antérieures entretenues par la survivance de certaines mœurs politiques opposées à l’éthique de la mutation engagée, notamment par la très faible incarnation d’exemplarité au niveau des pôles de pouvoirs. Le jeu de « la vérité et du mensonge », que se renvoient actuellement gouvernants et opposition, existe aussi dans toutes les sociétés. Il a toutefois une influence extrêmement néfaste dans les contextes quelque peu archaïques comme le nôtre, où le niveau très élevé d’illettrisme et la quasi absence d’idéologie politique propice à la praxis au niveau des partis politiques réduisent dramatiquement la prise de conscience des enjeux, délitent les convictions, accroissent la versatilité des opinions et approfondissent la friabilité politique des certitudes.

C)-La Tournante doit-elle à tout prix être préservée, et si oui ou non, pourquoi ?

Quel pari intéressant pour nous tester et pour avoir une estimation des capacités de nos gouvernants à construire une société en réelle situation de développement que ce projet d’émergence ! Encore faut-il que s’impose la transparence intégrale, que les tenants du Pouvoir fassent disparaître toutes les aspérités héritées ou nouvellement introduites traduisant la propension au favoritisme, l’indifférence à la corruption et la banalisation de cette pratique culturelle qui heurte tant qu’est le népotisme. Et s’il est vrai que notre Cour constitutionnelle n’est plus en mesure de fonctionner, ses membres n’étant pas tous nommés, nous nous privons ainsi du moyen juridique de contrôle le plus approprié et décisif de la constitutionnalité des lois. C’est très grave, impensable même. Une situation totalement inadaptée à la tenue des Assises et au processus vers l’émergence.

Si, par ailleurs, nous abordons les problématiques qui ont toujours alimenté les tensions interinsulaires, notamment celle des déséquilibres socioéconomiques (décentralisation jamais réalisée, autonomie des îles sans traduction réelle, exode massif des forces vives vers la capitale,…), nous comprendrons qu’en produisant la sensation vertigineuse pour chaque île « avoir » le Pouvoir suprême pendant 5 ans, la Tournante incarne symboliquement une forme de compensation à tous ces déficits. Elle instaure aussi ce que certains appellent « notre stabilité ». De la stabilité peut-être, mais une stabilité dans le creusement des injustices par une poussée exponentielle de tous les facteurs endogènes de régression.

Mais, eu égard à sa fonctionnalité chargée de valeurs plus que symboliques qu’on lui attribue, la Tournante ne pourrait être supprimée sans fractures sociales. Seul un contexte d’émancipation, encore difficile à atteindre aujourd’hui, où la culture démocratique prévaudrait et où la nécessité économique par les équilibres insulaires s’imposerait, n’aurait aucun besoin ni de la Tournante ni d’une structure institutionnelle voisine. Et si elle devait survivre après les Assises Nationales, la Tournante devrait absolument revêtir des habits tout neufs qui lui assureraient une adaptation incontestée au développement socioéconomique et nous rendrait un président de la République épaulé par un premier ministre, donc moins dispersé que dans l’omnipotence qui lui fait faire tout, génère ainsi du discrédit et lui diminue fortement le temps de la réflexion et de la conception.

 

Ali Mlamali, enseignant à la retraite

  

                                                                

 


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