1) Briser le silence : un témoignage personnel Ce témoignage est plus qu’un simple récit. Il marque une rupture avec le silence que je me suis imposé depuis 2020. Pendant toutes ces années, j’ai choisi de me taire, de prendre du recul, de laisser le tumulte de la scène politique comorienne suivre son cours. Mais aujourd’hui, j’éprouve le besoin de revenir sur un épisode que j’ai vécu à l’Université de Poitiers en 2015. C’était au cours d’une conférence organisée par un ami, Ismaël ALI Abdou El-Bassur, un homme engagé et passionné qui avait le don de rassembler les esprits brillants.
C’est là, dans le Grand Hall de l’université, que le destin plaça sur ma route un homme que je n’attendais pas, un notable respecté de N'tsaoueni, mon village natal. Sa présence dans ces lieux académiques, si loin de nos collines verdoyantes et de nos traditions séculaires, semblait presque irréelle. Nos regards se croisèrent, et je vis son visage s’illuminer de cette reconnaissance qui unit les enfants d’une même terre. Ancien partisan de l’UNDC du feu Président Taki, il portait en lui l’histoire politique des Comores, ses espoirs et ses déceptions.
"Mon fils," m'accueillit-il avec cette chaleur propre aux Grands notables de Mboudé, "quelle joie de te voir évoluer dans ces sphères!"
Le cœur gonflé de fierté, je lui parlai de mon parcours et, surtout, de mon engagement politique. Son visage s’illuminait davantage à mesure que je déroulais mes ambitions pour notre pays. Mais cette lumière s’éteignit aussitôt que je prononçai le nom d’Azali Assoumani comme mon leader. Une ombre passa sur son visage, comme un nuage obscurcissant soudain un ciel serein. Le silence qui suivit fut plus éloquent que mille discours. Puis vinrent ces mots, prononcés avec la gravité d’un juge rendant son verdict :
"Non, c’est très difficile de t’accompagner dans cet engagement."
Ces mots me frappèrent comme la foudre. J’étais désorienté, comme un marin perdant soudain son étoile du nord. Novice en politique, j’avais embrassé cette cause avec la ferveur des débutants, sans imaginer qu’un tel obstacle pourrait se dresser sur ma route.
"Tonton, pourquoi cette réponse si directe ?" murmurai-je, cherchant à comprendre. Il posa sa main sur mon épaule, puis, avec l’autorité que lui conférait son lignage, descendant des sultans Djumbe-Fumu et de Pvouzambanga, figures royales du sultanat de Mboudé, il me livra la raison de son refus :
"Parce qu’Azali ne respecte pas nos coutumes, notamment le grand mariage. Il ne l’a pas fait, et il s’en moque !"Aucun mot sur son bilan d’ancien président ni son projet de candidat !
Ces paroles résonnèrent en moi comme un gong ancestral. Comment n’avais-je pas anticipé cette objection ? Dans notre culture comorienne, et particulièrement à Grande Comore, le grand mariage n’est pas une simple cérémonie. C’est le pilier central autour duquel s’articule notre identité sociale.
1) L’écho d’un Notable, la Réponse d’un Président
Le voyage de retour vers Paris fut long, peuplé de questions tourbillonnantes et de doutes nouveaux. Le paysage français défilait par la fenêtre du train, mais mon esprit voguait vers les rivages volcaniques de mon île natale, où les traditions façonnent les destins plus sûrement que les diplômes universitaires.
À Paris, je retrouvai mon ami de lycée, Msa Ali Djamal, celui qu’on surnommait autrefois "MSA Azali" pour son engagement précoce (2008) et sa fidélité indéfectible à l’homme qui venait de quitter le pouvoir en 2006, dont ses principaux lieutenants l’avaient abandonné, et d’autres emprisonnés. C’est lui qui m’avait convaincu de rejoindre cette cause en 2011, avec cette conviction contagieuse qui était la sienne. Comme un devin, il croyait au retour au pouvoir du Président Azali. Ensemble, avec d’autres compatriotes, dont Hablane ASSOUMANE, actuel DG de l’ORTC, nous avions fondé "Les Amis d’Azali", un groupe dont l’objectif était de préparer son retour triomphal au pouvoir en 2016. Certains nous prenaient pour des naïfs, d’autres pour des fous furieux. Par la grâce d’Allah, ce pari fou s’était concrétisé, n’en déplaise aux moqueurs d’hier ! Ah ces moqueurs aux louanges calibrées aujourd’hui ! Passons !
Mais les paroles du notable résonnaient encore en moi, telle une mélodie entêtante dont on ne peut se défaire. À la Grande Comore, le grand mariage n’était pas une simple célébration : c’est une institution millénaire qui régit les rapports sociaux, qui détermine qui peut parler et qui doit écouter, qui peut siéger au premier rang et qui doit se contenter des places reculées. C’était un pilier de légitimité sociale et politique aussi solide que les murailles de Ntsoudjini-Ngome.
Nous consultâmes l’aîné de notre groupe, M. Djounaid Djoubeir, un ami d’enfance du Président. Son expérience et sa sagesse nous étaient précieuses. "Abordez le sujet directement avec lui," nous conseilla-t-il, "mais faites-le avec respect."
Quelques mois plus tard, une occasion se présenta. Le Président-candidat Azali vint à Paris. Loin du tumulte des grands rassemblements, nous pûmes enfin l’approcher. L’atmosphère était détendue, mais empreinte de cette déférence naturelle qu’impose sa présence. Nous abordions le sujet avec la délicatesse recommandée. Nous lui avons expliqué les réactions que nous rencontrions sur le terrain, les critiques récurrentes, cette épine qui semblait entraver notre progression et son destin. Comment répondre à ceux qui remettaient en question sa légitimité traditionnelle ?
Sa réponse vint, calme et mesurée, dénuée de cette irritation qu’on redoutait :
"Je suis comorien. Je respecte nos traditions. Dans ma famille, certains de mes aînés ont fait le grand mariage, d’autres pas encore. Moi, j’attends mon tour. Je le ferai, InchAllah. Mais je ne vais pas me précipiter et devancer mes aînés." YIYO TSIMILA, conclut-il !
Il dissertait avec une sincérité désarmante sur le Anda et le Mila, tenant à expliciter la différence entre les deux. En aucun cas il ne rejetait la tradition ; il l’inscrivait dans un cadre plus large, celui du respect familial. Nous quittâmes cette réunion avec un mélange de soulagement et d’interrogations. Sa réponse était cohérente, respectueuse des valeurs comoriennes. Mais suffirait-elle à convaincre les gardiens intransigeants de la tradition ?
2) 13 avril 2025 : l’acte accompli, sans faste ni bruit
Les saisons passèrent, emportant avec elles les campagnes politiques enflammées et les défis innombrables du pouvoir. Dans cette tourmente, la question du grand mariage s’était estompée, reléguée au second plan par les urgences socioéconomiques qui assaillaient notre jeune nation.
Et puis, vint le 13 avril 2025. Sans tambour ni trompette, comme une nouvelle qui voyage sur les ailes du vent, l’information se répandit comme une vague sur l’archipel : le Président Azali a célébré son grand mariage. Point de fastes excessifs, point de démonstration ostentatoire de richesse. Une cérémonie sobre, mais authentique. Les grands notables « Ze Mfoukare za Handa » étaient présents, venus des quatre coins de l’île, témoins silencieux de cette réconciliation entre pouvoir et tradition. Leur présence seule suffisait à valider l’acte, à lui conférer cette légitimité que nul ne pouvait contester.
3) Critiques et contradictions : quand le problème n’est pas l’acte, mais l’acteur
Les critiques ne tardèrent pas à fuser. Certains, jamais à court de sarcasmes, se moquèrent de la sobriété de l’événement. "Est-ce vraiment un grand mariage ?" ironisaient-ils. D’autres, plus virulents, mirent en doute sa conformité aux règles ancestrales, parlant même d’une "blague" indigne de son rang. Les plus acharnés de ses détracteurs ne pouvaient accepter cette validation sociale, cette légitimation traditionnelle qu’ils lui avaient si longtemps déniée.
Mais pour moi, l’essentiel est ailleurs : il l’a fait. À sa manière. Au moment qu’il a jugé opportun pour lui. "Ye Anda yo kayima msimou !!!" principe fondamental du Anda. Libre de ses choix, ses responsabilités assumées, ce n’est pas la foule qu’il cherchait à convaincre, mais peut-être lui-même, ses intimes convictions, et peut-être ses proches.
Que n’aurait-on dit s’il avait fait un grand mariage somptueux, à coups de faste et de millions de francs comoriens ? On aurait crié au scandale, au gaspillage des deniers publics ! Mais parce qu’il l’a fait sobrement, avec retenue, on lui reproche encore de ne pas avoir respecté tous les codes. C’est à croire que, parfois, le vrai problème n’est pas ce qu’on fait, mais qui le fait. J’observe hélas que la vérité simple mais dérangeante était là : le problème n’était pas l’acte, mais l’acteur. C’est ce paradoxe, cette mauvaise foi ambiante, ce silence que j’ai trop longtemps gardé, que je souhaite briser aujourd’hui. Parce qu’il est temps de dire les choses. Parce qu’il est temps d’assumer nos contradictions. Parce que, malgré tout, la vérité mérite d’être racontée.
Dans mon coin, dans mon exil intérieur, je ris sous cap en lisant toutes ces contradictions
Par Docteur ABDOU Katibou, consultant indépendant
Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.
© : HZK-LGDC