L’Union Africaine vient de confier à notre pays, la présidence de la Conférence des Chefs d’Etat, la plus haute instance décisionnelle au niveau de notre continent. C’est un évènement suffisamment singulier pour être noté. En effet, notre pays ne pourra prétendre jouer ce rôle une autre fois avant près d’un demi-siècle. C’est en cela que l’évènement a une portée historique.
Mais il faut tout de suite relativiser sa portée. Il ne s’agit pas d’un accomplissement en soit ; la présidence de la Conférence étant tournante, cela aurait fini par arriver un jour. Cependant, présider la plus haute instance de l’Union Africaine est une opportunité singulière pour un pays, pour peser sur l’agenda continental, faire prévaloir sa maturité dans la conduite des affaires diplomatiques et accroitre son rayonnement à l’échelle du continent et du monde.
Il est aussi important de préciser que le Président de la conférence des Chefs d’Etat ne décide de rien tout seul. Il facilite les discussions avec ses pairs, sur la base des dossiers préparés par la Commission de l’Union Africaine. Le président de la Conférence ne peut disposer que d’un pouvoir d’influence, lié à ses qualités de leader, à la force des valeurs qu’il incarne, à l’exemplarité dont il peut faire l’objet dans la manière de diriger les affaires de l’Etat dans son propre pays.
Le contexte est aussi singulier tant la COVID-19 et la guerre en Ukraine ont précipité le monde dans un processus de recomposition géopolitique. Dans ce contexte, l’Afrique est obligée de créer les conditions de son entière indépendance en prenant en main son destin et en se repositionnant comme acteur à part entière des grandes manouvres géostratégiques.
Malheureusement, notre pays aborde cette présidence avec beaucoup de handicaps.
En effet, prendre en main son destin signifie pour l’Afrique de couper cours immédiatement avec l’instabilité politique et les violations des droits humains qui empêchent les pays à se consacrer à l’unisson au combat contre l’insécurité et la pauvreté. Malheureusement, les vieux démons refont surface avec les tendances lourdes de tripatouillage électoral et constitutionnel avec les conséquences que l’on sait notamment au Mali et en Guinée. Sur ce sujet, la voix des Comores ne sera pas audible car les pratiques développées dernièrement par le Chef de l’Etat ne lui donnent aucune autorité sur la question.
Repositionner l’Afrique comme un acteur majeur du jeu mondial suppose la recherche d’une voix indépendante, clairement alignée sur les intérêts bien compris du continent et sur la base du plus petit dénominateur commun à l’ensemble des pays membres. Sur ce sujet, la prise de position prématurée des Comores sur la Guerre en Ukraine, tout comme sur la fuite en avant sur un dossier clivant comme celui du Sahara Occidental, rend improbable l’idée que notre diplomatie puisse jouer sérieusement les médiations.
Sur l’indépendance de l’Afrique, il y des signes qui ne trompent pas. A quelques semaines de la réunion d’Addis-Abeba, on aurait bien compris que le Chef de l’Etat des Comores, qui aspirait à la présidence la Conférence de l’Union, aillait rencontrer ses homologues de la sous-région ou dans les zones de forte tension pour s’imprégner des dossiers brulants. A la place, il s’est rendu à Paris, un déplacement anachronique aux allures du déjà vu et qui nous renvoie à l’image de l’Afrique du passé, réfutée par les Africains. En diplomatie, la forme vaut autant que le fond.
Mais notre pays est handicapé par notre situation interne. Depuis deux décennies au moins, les pouvoirs successifs ont presque démantelé le corps de métier des diplomates de notre pays, à travers des nominations partisanes, mettant aux avant-postes des personnes non initiées et marginalisant les diplomates professionnels.
Aussi, nous avons une situation constitutionnelle singulière : celle d’une forte concentration du pouvoir dans les mains d’une personne sans véritable adjoint, sans véritable pouvoir insulaire, sans véritable pouvoir parlementaire, et sans une véritable administration qui fonctionne. Commuent alors pouvoir prendre du recul et apporter la contribution substantielle que le continent attend de nous en continuant à faire face à une crise économique et sociale d’ampleur ?
Mais le pire serait de finir ce mandat laissant le sentiment d’avoir fait perdre du temps au continent. Ce serait un échec collectif, mais pas seulement du Chef de l’Etat.
C’est pour cela que je pense que nos dirigeants seraient inspirés d’identifier deux ou trois actions inscrites dans l’agenda de notre continent, en dehors des sujets d’actualité sur lequel on n’a pas de légitimité, et d’agir pour avoir des résultats. Je voudrais évoquer deux actions pour illustration.
Le premier est la liberté de circulation des personnes et des biens. Le décollage économique du continent est freiné par les freins administratifs, l’absence d’infrastructures et de services pour la circulation des africains au sein du continent. C’est un objectif qui peut être réalisé tout de suite à travers l’idée déjà en cours d’un passeport estampillé « Union Africaine », en plus des signes nationaux, qui ouvrirait la possibilité au porteur, d’entrer dans n’importe quel pays africain et y rester pendant trois mois sans visas. Cette mesure boosterait le flux de personnes et de biens et rendrait opportuns les investissements en matière d’infrastructures et de services de communication intracontinentale.
Une deuxième idée a été avancée par le Premier Ministre d’Ethiopie, il y a de cela quelques années, évoquant l’idée d’un organe audiovisuel de portée mondiale, bâti et animé par des Africains. Il est temps que l’Afrique se fasse elle-même la narrative de sa propre histoire. La guerre en Ukraine aura montré que la vérité est une chose relative et que chaque partie du monde s’est construite la narrative de sa vérité pour l’opposer aux autres. L’Afrique doit se construire la sienne. Cette idée peut d’autant aller vite qu’un pays volontaire existe et que plusieurs organes professionnels publics et privés sont dans cette voie mais ne peuvent pas atteindre l’impact à hauteur des enjeux avec leurs moyens limités.
Voilà deux choses qui pourraient changer le quotidien de l’Africain et son positionnement dans le monde. Deux idées qui peuvent laisser une trace de notre passage à la tête du continent.
Il reste à savoir, qu’est-ce que notre pays peut gagner dans cette affaire ? En réalité, rien directement. Par contre, on peut espérer si ceci puisse permettre à ceux qui nous gouvernent de prendre plus de hauteur pour créer les conditions du retour à la démocratie et à l’Etat de droit, et ainsi permettre l’éclosion de tout le génie comorien au service de son développement.
Saandi Assoumani
Président du Mouvement Badili Comores
Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.