La Gazette

des Comores

Point de vue / L’Agriculture en déshérence

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Point de vue / L’Agriculture en déshérence © : HZK-LGDC

Ingénieur agronome à la retraite et ancien ministres des Finances, Monsieur Abdoul Madjid Youssouf est un des acteurs politiques du pays. A ce titre, il livre son point de vue sur le désarroi du monde paysan, et l’état de l’agriculture comorienne qu’il considère être en déshérence ; il émet ensuite ses propositions pour le développement du secteur rural.


« Y a-t-il un Ministre de l’Agriculture dans le gouvernement ? » c’est à la fois un cri du cœur et de détresse. Il est poussé de façon récurrente mais sans méchanceté, par bon nombre de nos concitoyens, toutes catégories socioprofessionnelles confondues. Ce cri du cœur traduit en fait la forte exaspération et l’angoisse permanente des Comoriens, confrontés au quotidien à de graves difficultés pour s’offrir un seul et unique repas par jour. Principalement en cause, l’insuffisance chronique de l’offre des denrées alimentaires du terroir sur les marchés ; elle induit une hausse automatique considérable du prix de ces denrées, alors que le pouvoir d’achat de la plupart de nos compatriotes demeure désespérément en berne.

De leur coté les élites du pays fustigent avec une véhémence patriotique justifiée – en privé bien sûr par précaution, - les importations massives de denrées alimentaires dont la production est parfaitement possible sur place. Nos élites déplorent – avec raison- l’hémorragie considérable de devises entraînées par l’acquisition de ces denrées à l’étranger, pendant que notre pays souffre cruellement d’un manque d’investissements dans de nombreux secteurs productifs. De source douanière, et selon plusieurs opérateurs économiques, le montant de ces devises s’évalue en plusieurs dizaines de milliards de francs comoriens. La gamme des produits alimentaires concernés est variée et étendue : -Viande de poulet, pommes de terre, oignons, ail, légumineuses, épices, poissons séchés, sel, tarots, sans compter les centaines de bovins et caprins vivants.

En réalité l’agriculture comorienne est en déshérence : nos campagnes n’échappent pas au phénomène dramatique de l’exode rural ; elles se vident systématiquement de leurs forces vives, càd des jeunes gens. Seuls les vieux demeurent sur place pour assurer les activités rurales. C’est donc une agriculture de vieux ! De Mohéli à Ngazidja, en passant par Anjouan, la même complainte du monde paysan, à savoir : - le sentiment d’être délaissé et abandonné à son triste sort par les autorités ; aucun soutien de la part de ces dernières : ni encadrement, ni outillage, ni semences et plants, ni poussins, ni traitement des cultures et des bêtes malades, ni accompagnement dans la commercialisation des produits. Les effets sont désastreux : - de faibles rendements, donc de médiocres récoltes, générant ainsi une forte hausse du prix de vente des produits sur les marchés. Les conséquences sont terribles : - la malnutrition et la sous-alimentation sévissent à travers le pays, elles affectent une frange très importante de nos compatriotes, et plus cruellement les couches sociales vivant en situation de grande précarité.

Une population sous alimentée et malnutrie demeure exposée à de graves maladies et infections diverses. Elle peine donc à se construire et à prospérer.

Le cyclone Kenneth et le spectaculaire feu de brousse qui a dévasté début septembre la région de Dimani, sont venus aggraver la situation déjà alarmante du secteur rural : les cultures sont en effet totalement dévastées et le cheptel entièrement décimé.

La régénération de l’Agriculture comorienne s’impose donc comme une grande priorité nationale. A cet effet, les autorités se doivent de faire montre de sollicitude à l’endroit du monde paysan : celui-ci doit en effet cesser d’être perçu comme le parent pauvre des préoccupations de l’Etat et de ses dirigeants.

Pour sa part, la communauté internationale octroie des financements importants à notre pays en appui au développement du secteur rural ; quelques récents exemples :

  • 19 septembre 2017 Alwatwan « la BM mobilise 35 milliards de KMF pour soutenir 5 secteurs clés, dont l’Agriculture ;
  • 22 juin 2018, Alwatwan « le FIDA octroie 4 milliards KMF pour le développement rural » ;
  • 13 septembre 2019, Alwatwan « La BM octroie une enveloppe financière de 18 millions de dollars pour contribuer au financement du Plan de reconstruction post Kenneth.

De plus, selon le ministre des Finances, le FMI a octroyé une aide d’urgence à notre pays à la suite du passage de Kenneth, et en réponse à une requête du gouvernement.

En définitive, nous constatons que la communauté internationale marque son intérêt pour le développement de l’agriculture comorienne. Alors, si les financements annoncés sont effectifs, je le dis, avec une intime conviction : le développement du secteur rural passe obligatoirement par une gestion saine, transparente et efficace des fonds alloués au secteur par la communauté internationale, à travers la mise en place d’un plan pour l’Agriculture. La mise en œuvre de ce plan de sauvetage sera assurée par une structure regroupant l’ensemble des principaux acteurs du secteur rural et de la pêche : -Ministère de l’Agriculture, Gouvernorats, syndicats des agriculteurs et des pêcheurs, élus des municipalités rurales, ONG impliquées dans le développement du monde rural.

A cette structure qui agira en synergie dynamique, il sera assigné deux principaux objectifs complémentaires :

Parvenir rapidement à une certaine autosuffisance alimentaire en produits du terroir d’une part, et d’autre part améliorer de façon notable les conditions de vie des paysans et des pêcheurs comoriens. L’objectif fondamental est de fixer la population paysanne sur ses terres. Le pays aura ainsi franchi un petit pas solide sur le chemin de l’Emergence.

 

ABDOUL MADJID YOUSSOUF


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