Depuis plus d’une décennie, la modernisation du système électrique comorien fait l’objet d’annonces régulières. Réhabilitations de centrales, installation de groupes électrogènes supplémentaires ou mobilisation de financements extérieurs : autant de mesures destinées à répondre à une demande d’électricité croissante. Le Forum de haut niveau sur l’avenir énergétique des Comores, clôturé par le président Azali Assoumani, s’inscrit dans cette continuité en réaffirmant la nécessité de renforcer la production et d’accélérer l’intégration des énergies renouvelables.
Cependant, l’augmentation de l’offre ne peut, à elle seule, résoudre les difficultés structurelles du secteur. Une part importante de l’électricité produite n’atteint jamais les consommateurs. Les estimations convergent : entre 30% et 40% de l’énergie injectée dans le réseau se perd, en raison des pertes techniques, de la vétusté du réseau, de défaillances de comptage et d’écarts entre l’énergie livrée et l’énergie facturée. Ces pertes fragilisent la situation financière de la SONELEC et renforcent la dépendance du pays à l’égard des importations de carburant et des financements extérieurs.
Dans ce contexte, la maîtrise de la demande apparaît comme un levier stratégique encore sous-exploité. A titre d’exemple Le remplacement de 100 000 lampes de 60 W par des LED de 10 W réduirait la demande de puissance d’environ 5 MW, soit l’équivalent d’une petite centrale à ne pas construire. Cela représenterait près de 5,5 GWh économisés par an, sur la base de trois heures d’utilisation quotidienne. Avec un tarif de 150 à 250 francs comoriens par kWh, ce gain correspond à 825 millions à 1,375 milliard de francs comoriens d’économies annuelles pour les ménages, tout en libérant de la capacité pour raccorder de nouveaux abonnés.
L’investissement nécessaire serait de l'ordre de 120 à 300 millions de francs comoriens et serait amorti en quelques mois. À l’inverse, produire 5 MW supplémentaires coûterait au moins dix fois plus, sans inclure les coûts récurrents de carburant, de maintenance et de pièces détachées, souvent importées en urgence par voie aérienne, avec des coûts logistiques élevés. Ce simple différentiel illustre le principe du « négawatt » :
L’énergie la moins coûteuse, la plus propre et la plus rapide à mobiliser est celle que l’on n’a pas besoin de produire.
Pour que cette logique devienne structurante, elle doit s’inscrire dans une politique publique cohérente. Cela implique notamment de revoir la fiscalité à l’importation. Les appareils énergivores (climatiseurs à faible efficacité, réfrigérateurs anciens, ampoules halogènes, moteurs sous-performants) et les véhicules à forte cylindrée pourraient être davantage taxés, tandis que les équipements économes (LED, réfrigérateurs classe A, chauffe-eau solaires, véhicules moins énergivores... seraient incités fiscalement.
Ce rééquilibrage répond au principe du pollueur-payeur : ceux qui consomment davantage contribuent davantage au financement du service énergétique collectif.
Les recettes générées pourraient alimenter un fonds national pour l’efficacité et la solidarité énergétiques, destiné à : financer des programmes d’économie d’énergie (éclairage public, maintenance préventive, rénovations), soutenir les ménages en précarité énergétique, accompagner les entreprises vers des usages plus efficaces.
Pour la SONELEC, confrontée à des contraintes financières fortes, la maîtrise de la demande constitue un levier de stabilisation durable : elle réduit les charges d’exploitation, limite la dépendance au fuel importé et renforce la confiance des partenaires techniques et financiers. La transition énergétique comorienne ne pourra donc pas se limiter à produire davantage. Elle nécessite une évolution des usages, une meilleure valorisation de chaque kilowattheure, et une organisation collective de la sobriété active. Car c’est dans l’énergie que l’on économise, autant que dans celle que l’on produit, que se joue l’avenir énergétique du pays.
Moussa MROUDJAE
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