La Gazette

des Comores

Libre opinion : Saisissons cette crise pour soigner autrement, et plus justement

  •  
  •   admin
Libre opinion : Saisissons cette crise pour soigner autrement, et plus justement © : HZK-LGDC

La grève actuelle des professionnels de santé de l’hôpital El-Marouf inquiète la population quant à sa prise en charge. Déjà, en temps normal, l’accès à des soins satisfaisants y demeure difficile. Il l’est davantage encore avec un service réduit. Pour autant, la légitimité des revendications des agents ne saurait être contestée. Elle doit au contraire être examinée avec sérieux, à quelques mois d’une éventuelle inauguration du centre hospitalo-universitaire (CHU) El-Maarouf. Dans leur ensemble, les grévistes réclament des conditions de travail plus justes : l’alignement des salaires des contractuels sur ceux de leurs collègues fonctionnaires, la revalorisation des indemnités de garde, l’affiliation à une caisse de retraite, l’accès à une mutuelle de santé et, enfin, une titularisation. Aucune de ces revendications n’est excessive. Les contraintes budgétaires existent, bien sûr. Mais l’insuffisance des moyens ne peut pas servir indéfiniment de substitut à une véritable politique de gestion des ressources humaines.


Ce qui surprend davantage, c’est la manière dont les autorités semblent vouloir traiter cette crise : par des demi-mesures, des signaux contradictoires et une posture autoritaire qui risquent moins d’apaiser le mouvement que de l’aggraver. Or, dans un hôpital de référence, une crise sociale mal gérée n’est jamais un simple différend administratif : elle fragilise directement la continuité des soins. La sortie médiatique du directeur général de l’hôpital, accusant certains grévistes de vol dans les caisses de l’établissement, est à cet égard particulièrement grave. Dans un État de droit, on ne saurait jeter publiquement la suspicion sur des agents en conflit social sans laisser à la justice le soin d’établir les faits, s’il y a lieu. De telles allégations ne peuvent en aucun cas faire oublier l’essentiel : la crise actuelle révèle d’abord une défaillance plus profonde de gouvernance, et au-delà, le laxisme chronique de l'État dans la gestion de ses ressources humaines.

 

La situation de l’hôpital El-Marouf illustre, à elle seule, les dysfonctionnements d’une administration sans doctrine claire de gestion. On y trouve des contractuels qui cumulent parfois plus de dix années de service sans que leur statut n’ait jamais été clarifié. Une telle situation révèle une contradiction intenable. Soit ces postes répondent à des besoins réels, et il est alors injustifiable de maintenir durablement ces agents dans la précarité. Soit ces postes ne correspondent à aucun besoin objectivé, et l’on se trouve alors face à une faute manifeste de gestion, consistant à recruter, maintenir et rémunérer du personnel sans planification, sans projection, sans véritable projet d’établissement.

 

Dans les deux cas, cela traduit l’absence de pilotage. Pas de politique cohérente des ressources humaines, pas de vision stratégique claire, pas même les outils élémentaires de gestion qu’exige aujourd’hui un établissement de cette importance. Un hôpital qui aspire à devenir un CHU ne peut fonctionner durablement sans organisation lisible, sans clarification des statuts, sans plan de montée en compétences, sans système d’information hospitalier fiable permettant à la fois de sécuriser le parcours de soins, de mieux tracer l’activité et de préserver les recettes. À mesure que l’hôpital se délite, certains responsables préfèrent chercher des coupables plutôt que d’assumer les défaillances structurelles de gouvernance qui relèvent de leur responsabilité.

 

Mais cette grève n’est pas seulement une crise à contenir. Elle est aussi un symptôme. Et à ce titre, elle nous donne l’occasion de repenser plus largement notre système de santé. Le problème est que notre système demeure trop hospitalo-centré. Il repose encore largement sur une logique curative tardive, dans laquelle les patients arrivent à l’hôpital lorsque la maladie est déjà avancée, souvent plus complexe et plus coûteuse à traiter. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites.

 

Pourquoi, dès lors, ne pas faire de cette crise le point de départ d'une réflexion globale pour une réorganisation plus cohérente de l’offre de soins ? Une partie de ces contractuels, infirmiers, sage-femmes, techniciens et autres professionnels de santé pourrait être titularisée, structurée et redéployée sur le terrain. Il faudrait mettre en place et renforcer dans chaque commune, des centres de santé communautaires réellement fonctionnels, avec une présence infirmière régulière et un appui médical organisé plusieurs fois par semaine. Leur mission ne serait pas seulement de soigner, mais aussi de prévenir : suivi des maladies chroniques, soins de première intention, dépistage précoce, éducation à la santé, accompagnement maternel et infantile.

 

C’est précisément cette dimension qui manque aujourd’hui à notre pays : une véritable politique de santé publique, préventive, territorialisée et tournée vers les besoins réels de la population. En rapprochant les soins des citoyens, on réduira le recours tardif à l’hôpital, on désengorgera El-Marouf, et on permettra à cet établissement de se recentrer sur sa vocation : celle d’un centre hospitalier universitaire national de référence, dédié aux pathologies lourdes, aux cas complexes et aux soins hautement spécialisés. La crise actuelle peut donc devenir autre chose qu’un affrontement social : elle peut ouvrir la voie à un véritable virage préventif.

 

Être confronté à une crise lorsqu’on exerce des responsabilités n’a rien de confortable. Mais gouverner ne consiste pas à nier les difficultés ou à les personnaliser. Au contraire, il faut les affronter et les traiter à la racine. Pour un hôpital c'est donc le moment de revoir en profondeur le projet d’établissement, de le co-construire avec les soignants, les agents et les autres parties prenantes, puis de faire évoluer le cadre réglementaire pour donner à cette transformation des bases durables.

 

Le mal ne se limite pas à El-Maarouf. Il touche plus largement l’administration publique comorienne, dont une part croissante du fonctionnement repose sur la précarité. Partout, des contractuels sont employés pendant des années sans perspective de titularisation, sans protection sociale satisfaisante, sans véritable parcours professionnel. On forme des jeunes, on les qualifie, puis on les maintient dans des stages non rémunérés, des emplois fragiles ou des statuts indéfinis. C’est une injustice sociale, mais c’est aussi une inefficacité publique. Aucun État ne peut durablement exiger compétence, loyauté, assiduité et éthique de la part d’agents qu’il maintient lui-même dans l’incertitude.

 

L’État doit donc avoir le courage de réformer, ou à tout le moins celui d’appliquer avec cohérence les principes élémentaires du droit du travail et de la fonction publique. Il doit être exigeant sur les qualifications, sur la présence effective, sur la qualité du service rendu, sur l’éthique professionnelle. Mais l’exigence n’a de sens que si elle s’accompagne de reconnaissance, de règles claires et d’un horizon professionnel lisible. L’État ne peut plus se contenter de gérer la pénurie par la précarité. Il doit bâtir une fonction publique de carrière, respectueuse des agents et soucieuse de l’intérêt général.

 

Les agents en grève à El-Maarouf ne demandent pas un privilège. Leur mobilisation interpelle tout responsable politique qu’on ne construise pas un service public solide sur l’instabilité, l’improvisation et la fragilité. Si cette crise est entendue avec lucidité, elle peut encore devenir le point de départ d’une réforme utile, globale, juste et attendue.

 

Youssoufa Ousseine, Docteur en santé publique et recherche clinique

 


Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.