Face à la modernisation accélérée de nos institutions et de nos modes de vie, le patrimoine culturel comorien semble progressivement relégué au second plan. Dans cette libre opinion, l’auteur plaide pour une réhabilitation consciente de nos références historiques, linguistiques et vestimentaires, et appelle à une réconciliation stratégique entre tradition et modernité afin de préserver l’identité nationale et renforcer la souveraineté culturelle de l’Union des Comores.
Notre patrimoine culturel est une richesse inestimable. Il constitue la mémoire vivante de notre peuple, le socle de notre identité et le fil conducteur entre les générations passées, présentes et futures. Pourtant, nous n’en mesurons pas toujours l’importance. À l’image de l’État actuel de notre modèle politique, qui peut imaginer que les Comores avaient leur propre modèle socio-politique avec ses structures et ses jargons conventionnels bien avant la colonisation ? Nous héritons de traditions, de symboles, de structures sociales et d’objets culturels sans toujours prendre conscience de leur valeur historique, sociale, politique et économique. Comme l’écrivait Aimé Césaire : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » Voilà aussi pourquoi valoriser notre patrimoine n’est donc pas une nostalgie romantique : c’est un impératif de civilisation.
Dans notre pays, l’Union des Comores, cette richesse est particulièrement remarquable. Notre culture est le fruit d’un métissage unique entre influences africaines, arabes, persanes et malgaches. Elle s’exprime à travers nos langues, nos coutumes, nos institutions traditionnelles, nos vêtements, nos cérémonies, notre musique, notre architecture et nos symboles.
Dans cet article, nous approfondissons cette réflexion à travers quatre grandes parties : Le patrimoine culturel comme fondement de l’identité nationale, dont l’Unamdji : une institution sociale à réhabiliter, et le Kofia ya Matso, le Shiromani et le Saluva comme symboles matériels de notre identité vestimentaire. Cet article se veut un questionnement stratégique concret pour la valorisation durable de notre patrimoine.
1. Le patrimoine culturel comme fondement de l’identité nationale
Pour rappel, le patrimoine culturel se divise généralement en deux grandes catégories : le patrimoine immatériel, qui comprend les traditions orales, les structures sociales, les rituels, les savoir-faire, la musique, la langue et les valeurs communautaires, et le patrimoine matériel, qui comprend les objets, les vêtements, les architectures, les œuvres artisanales et les symboles visibles. Aux Comores, ces deux dimensions sont intimement liées. Le patrimoine immatériel donne sens au patrimoine matériel, tandis que le patrimoine matériel rend visible l’héritage immatériel. Le penseur Frantz Fanon nous interpelle en disant que « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. » N’est-ce pas que notre mission aujourd’hui est fondamentale, nous qui sommes une génération de transition ? Ne nous revient-il pas ce devoir de protéger et de moderniser notre patrimoine sans le déraciner ?
Le patrimoine est un fondement politique. Une nation sans mémoire est une nation vulnérable, alors qu’une identité culturelle forte favorise la cohésion sociale, la stabilité institutionnelle et la confiance collective. On ne se contente pas de se référer à des exemples, on se questionne sur la manière dont les autres ont réussi à faire la part des choses, à se moderniser tout en sauvegardant leurs identités. Le philosophe Paul Ricoeur affirmait : « La mémoire est la matrice de l’identité. » Ainsi, protéger notre patrimoine, c’est protéger notre identité nationale
2. L’identité culturelle face à la modernité
La mondialisation a profondément transformé nos sociétés. Les modèles administratifs, vestimentaires, éducatifs et institutionnels importés ont progressivement remplacé des structures locales ancestrales. Je pense personnellement que le danger n’est pas la modernité en soi. Le véritable danger est l’abandon inconscient de nos propres référents culturels au profit de modèles extérieurs. Comme l’écrivait Montesquieu : « Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites que c’est un grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre. » De la même manière, les institutions doivent être adaptées à l’âme du peuple. Voilà pourquoi je fais appel à une conscience collective. Je pense également que la valorisation du patrimoine n’est pas un repli sur le passé. C’est un acte de souveraineté culturelle. Une nation moderne peut s’appuyer sur ses racines pour construire son avenir. L’exemple du Japon ou du Maroc montre qu’il est possible de conjuguer modernité technologique et fierté culturelle.
3 L’Unamdji : une institution sociale à réhabiliter
Unamdji à Ngazidja est une institution sociale essentielle qui avait plusieurs missions principales, notamment : assurer le respect des règles communautaires, la médiation des conflits, le maintien de l’ordre social, la protection des valeurs collectives, la sécurité des biens matériels et immatériels, etc. Dans les localités de Ngazidja, l’Unamdji jouait ce rôle comparable à celui d’une police municipale, mais avec une dimension morale et communautaire plus forte. Ce n’était pas une institution imposée, mais une structure née du consensus social. Unamdji incarnait une justice de proximité, enracinée dans la tradition. Dans cet article, je propose d’institutionnaliser ce patronyme Unamdji à la place de « police municipale ». Avec la modernisation administrative, l’Unamdji a été progressivement remplacée par la police municipale. Ce remplacement n’est pas un simple changement de mot. Il s’agit d’une perte abyssale d’une partie de notre identité sociale, culturelle et linguistique. Pourquoi ne pas conserver ce mot local à valeur traditionnelle et politique, alors que les missions restent similaires ? Il s’agit de maintenir l’ordre et de faire respecter les règles ? Ce qui a changé, c’est le nom, la langue, le symbole. Changer un nom, ce n’est jamais anodin, car le langage structure le pouvoir, nous le témoigne le philosophe Michel Foucault.
En abandonnant le terme Unamdji, nous effaçons une référence culturelle forte. Pourquoi ne pas conserver les prérogatives modernes tout en réhabilitant le terme Unamdji ? J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de refuser la modernité et les langues étrangères, mais d’africaniser et de comorianiser nos instruments administratifs. Réintroduire officiellement le terme Unamdji, comme le shikomori, signifierait que l’État assume notre héritage, renforce la légitimité sociale de l’institution, crée un pont entre tradition et modernité, et restaure et sauvegarde une fierté linguistique et culturelle. En soulevant ce débat, je pense notamment à Thomas Sankara, lorsqu’il martelait qu’un peuple sans culture est un peuple sans âme.
4. Le Kofia ya Matso, le Shiromani et le Saluva : symboles matériels de notre identité vestimentaire
Le Kofia : plus qu’un simple couvre-chef
Le Kofia ya Matso est un symbole majeur de l’élégance et de la dignité. Porté lors des grandes cérémonies, le Kofia yaMatso symbolise l’appartenance culturelle, la maturité sociale, le lien social et la continuité générationnelle. Chaque motif raconte une histoire. Chaque broderie reflète un savoir-faire transmis de génération en génération. Il ne s’agit pas d’un simple accessoire vestimentaire, mais d’un marqueur identitaire puissant.
Shiromani, Saluva et Leso : la dignité féminine incarnée
Le Shiromani, le Saluva et le Leso incarnent la grâce et la dignité féminine comorienne. Ils sont également porteurs d’histoires, de raffinement, de symbolique sociale et d’appartenance culturelle. Ils sont les exemples parfaits qui affirment que la culture relie les hommes à travers le temps et les générations. Ces vêtements sont une continuité vivante entre nos mères, nos grands-mères et les générations futures. Les Mahorais, aujourd’hui sous administration française, l’ont bien compris et le défendent fièrement.
5. Stratégies concrètes pour valoriser durablement notre patrimoine : Créer des distinctions nationales inspirées de nos symboles
Je ne cesserai de me demander pourquoi importer des objets étrangers pour en faire des médailles nationales pour nos citoyens ou les invités de marque de notre pays ? Pourquoi ne pas créer l’ordre du Kofia, l’ordre du Saluva, l’ordre du Shiromani, l’ordre du Leso selon les besoins de nos institutions ? Ces distinctions, qui pourraient devenir les plus hautes récompenses nationales, peuvent instituer un protocole vestimentaire national. Pour nos élus, au lieu de payer des costumes exportés, tous conçus à l’extérieur, pourquoi ne pas institutionnaliser le djuba vert, le shiromani et le Saluvacomme costumes officiels des députés lors des cérémonies nationales ? Qui ne sait pas que cela permettrait de valoriser l’artisanat local, de stimuler l’économie culturelle, de consolider la fierté nationale, de réinventer notre identité protocolaire propre, de rénover le marché du savoir-faire local ? C’est une valeur ajoutée. J’appelle donc l’État à s’approprier pleinement ces questions en réintégrant les termes de notre langue et de notre tradition dans l’administration, en soutenant concrètement les artisans locaux et en introduisant l’enseignement du patrimoine culturel dans les programmes scolaires. La culture est au début et à la fin de tout développement, comme le disait Léopold Sédar Senghor. Apprenons à valoriser notre patrimoine culturel. Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité socio-politique et économique. C’est surtout un acte de souveraineté, de dignité, de responsabilité sociale et politique envers les générations futures. C’est pourquoi, sans hésiter, nous devons choisir de ne pas choisir entre tradition et modernité. Seulement, nous devons les réconcilier, car un peuple qui protège sa culture protège son avenir.
M’madi Hassani ABDILLAH, Historien, écrivain, professeur
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