Depuis le 28 février 2026, les échanges de missiles et de menaces entre l’Iran et les États-Unis ont fait basculer le Moyen-Orient dans une logique de guerre ouverte, bloquant le détroit d’Ormuz et embrassant les marchés pétroliers mondiaux. Pour les Comores, archipel qui importe plus de 80 % de ses besoins essentiels et dont le Moyen-Orient représente aujourd’hui un peu plus de 33,2 % de leurs approvisionnements, cette guerre n’est pas une affaire lointaine : elle frappe déjà aux portes de notre économie.
Les Comores, un pays fortement dépendant de l’extérieur
L’économie comorienne est l’une des plus dépendantes du monde, et cette dépendance s’est renforcée d’une décennie à l’autre sans que nous n’ayons pu en inverser le cours. Le taux de dépendance commerciale avoisine 50 % du PIB. Les produits énergétiques représentent à eux seuls entre 28 et 34 % de nos importations totales. Les produits alimentaires (riz, farine, huiles, etc.) en représentent 31 à 35 % supplémentaires. Et les transferts de la diaspora, qui font vivre des dizaines de milliers de familles comoriennes, dépassent 22 % du produit intérieur brut en 2024.
Ce tableau n’est pas une critique. Loin s’en faut. C’est une réalité structurelle décrivant notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Ce tableau révèle aussi notre vulnérabilité, héritée de décennies de faible industrialisation, de marché intérieur étroit et d’une base productive peu diversifiée où l’informel dépasse 60 % du PIB. Mais cette réalité a une conséquence directe : lorsque le monde s’embrase, les Comores brûlent sans avoir le temps de sortir les seaux d’eau.
L’énergie et les prix : le premier front
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 % du pétrole mondial, est au cœur de cette crise. Depuis le déclenchement des hostilités le 28 février 2026, la menace qui pèse sur ce passage vital fait déjà monter les cours du brut sur les marchés internationaux. Pour les Comores, la traduction est immédiate : des files d’attente dans les stations d’essence et risques de renchérissement du transport maritime et terrestre. A cela s’ajoute, le risque d’une explosion du coût de l’électricité, déjà parmi les plus élevés d’Afrique à 0,61 dollar le kilowattheure selon la Banque mondiale. Cette situation, nous l’avons vécue. Ce n’est pas une hypothèse théorique. C’est une mécanique éprouvée. En 2022, la guerre en Ukraine a suffi à faire bondir le gasoil de 44 % aux Comores, à pousser l’inflation à 12% en juillet de cette année-là, et à ramener la croissance à 1,8%. Le Moyen-Orient nous expose aux mêmes ressorts, avec une intensité potentiellement supérieure, puisque c’est là que se trouve aujourd’hui 33,2% de nos approvisionnements.
Le franc comorien pris dans l’étau dollar-euro
Sur le plan monétaire, il sied de souligner que notre monnaie est arrimée à l’euro. Cet ancrage est bénéfique en temps normal pour notre pays qui est fortement tributaire des importations. Mais dans les périodes de crise géopolitique, le dollar joue invariablement son rôle de valeur refuge et s’apprécie face à l’euro. Notre franc se déprécie alors de facto vis-à-vis du dollar, et c’est en dollars qu’est libellée notre facture pétrolière et notre dette. En 2022, la montée du dollar de 11% face à l’euro a alourdi le service de notre dette à court terme de 5 à 10%. Pour un État dont le taux de pression fiscale ne dépasse pas 8% du PIB et qui consacre déjà plus de 50,2% de ses recettes internes à la masse salariale, contre 35% recommandés, chaque point de pression supplémentaire peut faire basculer un budget déjà fragile. En outre, au cours de ces dix dernières années, ce budget est financé en moyenne de 41% par nos partenaires techniques et financiers. Ainsi, la persistance de cette crise, risque aussi d’affecter considérablement l’apport de nos partenaires et par voie de conséquence notre budget et surtout les investissements publics qui sont financés à plus de 70% par nos partenaires bi et multilatéraux.
La diaspora comorienne reste notre premier filet de sécurité. Ses transferts, qui représentent plus de 22% du PIB en 2024 et croissent d’une année à l’autre, dépendent du pouvoir d’achat de nos compatriotes vivant à l’étranger, plus particulièrement en France. Une crise énergétique persistante dans le Golfe se répercuterait inévitablement sur les économies européennes, comprimant le pouvoir d’épargne de la diaspora. Les familles comoriennes qui vivent de cette rente migratoire, et elles sont des dizaines de milliers, en ressentiraient immédiatement les effets, sans aucun coussin pour amortir le choc.
Face à la crise, le temps des décisions est arrivé
Face à une crise qui ne montre aucun signe d’essoufflement, et dont les fronts pourraient bien s’élargir au-delà du détroit d’Ormuz vers d’autres théâtres géographiques (mer Rouge, couloirs maritimes de l’océan Indien, etc.), l’improvisation n’est plus une option. La première décision que le gouvernement comorien doit prendre, de toute urgence, est la mise en place d’un TASK FORCE national de gestion de crise. Non pas un comité de plus qui pond des rapports, mais une cellule opérationnelle à part entière, dotée d’un mandat précis et de moyens réels, réunissant les ministères des Finances, de l’Economie, de l’Énergie, l’UCCIA, la Banque Centrale des Comores, ainsi que des experts indépendants. Sa mission : anticiper les chocs avant qu’ils ne se matérialisent, élaborer des scénarios de riposte fondés sur des anticipations rationnelles, et s’imprégner des approches suivies avec succès par d’autres pays face à des crises similaires. Des nations bien plus petites que les nôtres ont su, en constituant méthodiquement des stocks stratégiques, en diversifiant leurs contrats d’approvisionnement de long terme et en communiquant avec transparence sur les risques, préserver leur population des effets les plus brutaux des chocs extérieurs.
Depuis 1975, notre déficit commercial n’a cessé de se dégrader d’une année à une autre. En 2024, ce dernier est estimé à plus de 124,6 milliards de FC, soit 23% de notre PIB. Cinquante ans de vulnérabilité signifient que chaque crise mondiale frappe une économie déjà à genoux, sans aucune marge pour amortir. La guerre au Moyen-Orient risque de durer et de s’élargir. La vraie question n’est pas de savoir si les Comores en subiront les effets, elles les subissent et les subiront, c’est une certitude. La question est de savoir si nos dirigeants sauront choisir la prévoyance plutôt que l'attentisme pour, cette fois, rassurer les familles comoriennes avant que la situation s’empire davantage. Seules des anticipations rationnelles permettraient de préserver le niveau de vie des ménages comoriens.
Par Docteur Abdou KATIBOU, consultant indépendant
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