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Libre opinion / Prélèvement des 10% pour les sinistrés de Kenneth : et si le débat était ailleurs ? (1ère partie)

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Libre opinion / Prélèvement des 10% pour les sinistrés de Kenneth : et si le débat était ailleurs ? (1ère partie) © : HZK-LGDC

14 541 personnes sans-abris, 4 259 élèves privés de salles de classes, 6 morts, tel est le bilan provisoire livré par la sécurité civile une semaine après le passage du cyclone Kenneth dans l’ensemble de notre territoire. On s’attendait à un bond national face à l’urgence, à une prise de conscience collective quant aux dégâts engendrés, à une pensée aux victimes de cette catastrophe naturelle, et à tous les appels sans équivoque aux charités. Mais loin de là et à la place de tout, la polémique s’y est invitée, après l’annonce faite par le Chef de l’Etat, suite à un Conseil extraordinaire ministériel vendredi 3 mai. Cette mesure consiste à prélever10% du salaire de chaque fonctionnaire d’Etat et travailleur d’une entreprise publique en signe de solidarité aux sinistrés du Cyclone Kenneth. Je pense qu’à ce débat polémique se greffent d’autres plus intéressants, notamment ceux relatifs à nos aptitudes de prévention et de gestion de crises en tant qu’Etat insulaire.


En effet, alors qu’il dirigeait la prière de vendredi du 26 avril dernier à Mitsamiouli, le chef de l’Etat, Azali Assoumani a réagi, suite et en réponse à l’urgence qu’il y a, au lendemain du passage du Cyclone Kenneth, causant des pertes humaines (5 morts), de gros dégâts matériels et faisant de nombreux sinistrés. Pour le président de la République, les Comoriens en général devront être les premiers à fournir des efforts en signe de solidarité envers nos proches sinistrés. Aussitôt annoncée, la nouvelle a été mal accueillie par certains qui n’entendent pas de bonne oreille cette mesure qu’ils jugent « dictatoriale » pour certains ou « disproportionnée » pour certains.

Une catastrophe dans un contexte particulier ?

Si les arguments contre le prélèvement des 10% se convergent sur le principe du refus, les avis diffèrent et on peut les nuancer ; certains réagissent et raisonnent visiblement en fonction de leurs étiquettes et positions politiques claires à l’égard du chef de l’Etat. Y-aurait-il une sorte de prolongation d’un « tout sauf Azali » postélectoral ? Parmi eux, il y aurait ceux ayant fait front en février 2017 contre les Assises, les mêmes ou pas qui se sont opposés au référendum du 30 juillet 2018, mais qui ont participé en masse et individuellement aux élections des 24 mars dernier à l’issue desquelles les partis autour d’Azali se sont tirés à quatre épingle. Ceux-là se forgent des arguments socioéconomiques qu’avance une autre catégorie pour laquelle tout le monde serait sinistré, ce n’est donc plus la peine de prélever aux sinistrés. Le débat est à mon avis biaisé en ce sens que les arguments des uns et des autres ne dépassent pas le constat fait au lendemain du passage cyclonique : la catastrophe en soi et les dégâts. Comment se préparer, par exemple pour faire face à ces risques ?

Quand Kenneth nous met à l’épreuve face aux risques

Et si, le vrai débat, parce qu’il serait profond, n’est qu’en réalité ailleurs ? Au-delà de toutes polémiques politico-politiciennes, le vrai enjeu de cette question que suscite le prélèvement ou pas des 10% pour les sinistrés du cyclone, ce sont les capacités dont nous devrons faire preuve en matière de gestion des risques. A-t-on les capacités intellectuelles et autres pour affronter les catastrophes, ces fléaux millénaires qui se manifestent en nous ces derniers temps ?

L’Etat est-il à mesure de veiller, en pareilles circonstances à la sécurité de ces citoyens ? Et en cas de sinistres dépassant ceux auxquels on est habitué, comment comptons-nous s’y faire ? Il faut souligner qu’en l’espace de moins de dix ans, le pays est frappé deux fois par des pluies torrentielles et une tornade pluvieuse dont l’une de 2012.  Comment les autorités coloniales avaient-elles agi et su gérer les évènements après le passage apocalyptique de la tornade de 1958 ? Elles ont fait avec les moyens de bord et comme elles pouvaient pour en limiter les dégâts. Comment l’Etat souverain comorien a-t-il pu s’organiser, à l’époque lorsqu’en 1977, le pays a fait face à la coulée de laves de Singani ? C’est dire que les catastrophes, il y en a eu et il en aura encore.

En moins de 10 ans, le pays a enregistré deux catastrophes naturelles

En 2012, dans la même période (avril-mai), de nombreuses populations ont été plus touchées par les intempéries, plus particulièrement dans le Hambou et le Bambao. Des régions essentiellement agricoles ont vu leurs champs détruits, et toutes les récoltes, principale source de revenu et d’alimentation de ces familles démolies. Vouvouni, l’un des villages les plus touchés cette année-là avec d’importants glissements de terrains, comptait environs 400 familles assistées. 

Plus de 14000  personnes sans abri, dont près de 5000 écoliers privés de salles de classe, 6 personnes décédées, c’est le bilan fait après le passage du cyclone Kenneth. Presque toutes les régions ont été touchées. En moins de dix ans, le pays a donc enregistré deux catastrophes naturelles auxquelles s’en rajouteraient d’autres comme les feux de brousse. 

Les vraies questions à se poser devraient être vues en rapport avec la gestion des risques et crises à venir. Quelles sont aujourd’hui nos capacités et marges de manouvre en matière de gestion de crise en tant qu’Etat ? Comment le pays se prépare-t-il pour faire face aux feux ravageurs, à la coulée de laves, aux déluges et inondations, aux glissements de terrain, aux violents cyclones ou aux tsunamis ? Quelle politique aujourd’hui pour rendre compte des risques liés aux changements climatiques auxquels le pays peut faire face dans l’avenir ? Ne serait-il pas nécessaire de mettre en place un plan de régionalisation progressive des services du Cosep ? Ou à défaut, de renforcer en ressources humaines et équipements les commissariats et brigades régionaux ? L’idée est de se rapprocher de plus en plus des populations et éviter de longues attentes en cas d’urgence.

Le rôle fondamental de l’Etat est de garantir la protection des citoyens. Pour y parvenir, il fait recours à des voies et moyens variés, telles que les législations, la défense, la justice, la politique étrangère et les prélèvements d’impôts. Cela demande toute une organisation des services publics, une implication des agents de la fonction publique et une adhésion des citoyens. Or impliquer sérieusement le citoyen dans la dynamique, c’est le guider vers sa prise en charge par soi-même avant que d’autres le fassent pour lui.

 

Abdoulatuf BACAR, Enseignant 


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