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Libre opinion / Lettre ouverte à tous ceux qui ambitionnent de présider aux destinées des Comores

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Libre opinion / Lettre ouverte à tous ceux qui ambitionnent de présider aux destinées des Comores © : HZK-LGDC

PREAMBULE : Nous apprenons la publication par la Cour Suprême du nombre de candidats officiellement autorisés à se présenter à l’élection présidentielle. Nous ne nous estimons pas qualifiés à émettre des jugements critiques, n’étant pas en possession de ce qui a motivé les mises à l’écart. Et même si nous en disposions, toute argumentation critique en l’espèce étant soutenue par des appréciations juridiques fondées, il va de soi que nos compétences, proprement littéraires, induiraient sans doute en erreur le lecteur.


Nous nous attachons surtout à vous parler de notre société. De l’abîme dans lequel elle se trouve et de la grosse incertitude, pour ne pas dire de l’impossibilité de nous en sortir si notre pratique de la politique à la comorienne – celle du tragique – n’est pas abandonnée au bénéfice d’une autre politique de rupture. Inscrite pleinement dans la lutte contre les pratiques véreuses, dans les principes démocratiques de liberté de réunion, d’expression et dans l’acclimatation politique des médiats officiels au débat contradictoire, une telle rupture contribuerait lentement mais sûrement à l’élévation progressive de la prise de conscience de nos problématiques et de nos enjeux.

  • Un contexte constamment meurtri, aux blessures indélébiles

Aucune des échéances précédentes n’a nourri autant d’antinomie, croyons-nous, que dans les postures politiques défendant fermement la rupture ayant mis fin en juillet dernier à la substance institutionnelle de la TOURNANTE, face à celles déterminées à s’opposer à ce qu’elles qualifient de « mise en place d’un pouvoir sans partage et sans terme. »

Nous vivons une tout autre époque, dominée par les puissances de l’argent, états ou multinationales. Etat pluri-insulaire, loin des zones de convergence des hommes et de leurs capitaux, aujourd’hui encore démuni, notre sortie de l’emprise coloniale est sans aucun doute l’un des échecs les plus patents des décolonisations de tous les empires coloniaux. Par l’amputation, au mépris du droit international, de l’une de nos îles – Mayotte –, et par une déstabilisation permanente éhontée à partir de cette même île comorienne.

Ecourtée dans le sang et la liesse populaire, car intempestive et mal comprise dans une société « protégée » dans son archaïsme par ses traditions ancestrales, la révolution soilihienne a paradoxalement accentué, après la chute du régime, l’attachement aux formes les plus signifiantes de la culture ancestrale. Cette même culture qu’elle jugeait pourtant comme un obstacle majeur tant au développement qu’à l’adaptation de l’homme aux problématiques de son époque et à l’appréhension de ses enjeux.

Ce lourd et profond échec, qu’explique le déracinement introduit forcément par la révolution, révolution voulue d’ouverture au monde et à ses réalités, a juste précédé le long pouvoir malfaisant des mercenaires et le très dur séparatisme d’Anjouan. Une consécution de trois pages d’histoire, en principe de nature à éveiller a posteriori une société, à la sensibiliser, et à faire naître en en elle ces fibres identitaires de résorption de tout ce qui a pu diviser. Surtout à lui faire prendre conscience de la maîtrise de ses réalités dans la nécessité de construire son futur.

  • Des décennies de politiques indignes

Mais une telle prise de conscience, dans une société sortie d’épreuves difficiles, ne se manifeste qu’à la faveur de politiques adéquates d’éveil, de la permanence de l’exemplarité, dans des institutions garantissant l’état de droit et ses libertés, seuls aptes à faire prospérer la stabilité. Alors que le vécu douloureux des épisodes cités pouvait aider à secréter les ferments propres à nourrir collectivement un dessein unificateur, rédempteur d’un passé amer, nos gouvernants successifs ont, au contraire, choisi d’être en phase avec l’inertie socioculturelle que génère notre fatalisme, pour sans doute mieux protéger la culture politicienne de la gabegie et du favoritisme outrancier. Peut-être étaient-ils tout simplement inaptes à de telles responsabilités. Peut-être manquaient-ils même de réel attachement à la nation qu’ils servaient.

Ils se sont évertués à reproduire des politiques mimétiques de celles de certaines gouvernances africaines de l’indignité. Celle de l’abandon total de la mise en valeur du potentiel endogène, notamment la terre, perpétuellement maintenue dans des cultures de subsistance, incapables d’atteindre des niveaux aptes à l’exportation, à la création d’une industrie de l’agro-alimentaire, même artisanale, niveau propice à accréditer un avenir « d’émergence » ; celle de l’absence d’orientation utile au pays de tous ceux qui sortent de l’enseignement secondaire ; celle de l’étouffement de toute ambition individuelle ou collective d’émergence d’une vision novatrice ; celle du seul souci de faire vivre des structures administratives abritant une caste aux pratiques mafieuses, dont certains analystes de l’Afrique avancent qu’elles (les pratiques) font plus de mal que ne l’a fait la colonisation elle-même ; celle du constat amer de voir nombreux de celles et ceux de nos nouvelles générations, ayant bénéficié d’ouverture et de formation, ne pas aider le pays à s’extraire de l’archaïsme socioculturel, mais constituer, au contraire, un vivier des comportements d’indignité hautement responsables de la politique du tragique.

 Ces gouvernances nous lèguent aujourd’hui un pays presque nu, désarticulé, faisant de la mendicité sa principale source de financement. Un  pays sans liens, dépourvu de certitudes, gagné de plus en plus par des déterminismes qui procurent certes une paix intérieure par l’acceptation de la Puissance divine, mais qui exposent à toutes les duperies dans une société où « intérêt collectif » est devenu un gros mot et où n’importe quelle flamme peut se transformer en brasier.

  • Scepticisme, quand tu nous tiens

« L’émergence, dans les années trente. » En toute honnêteté, la fougue du président AZALI rassure. L’objectif est noble, mobilisateur. Mais a-t-on réellement conscience qu’en réalité tout est en opposition avec la réalisation de cet objectif majeur ? La nudité du pays, les pratiques mafieuses qu’on ne combat que par des condamnations verbales, la défiance suscitée par la nouvelle loi fondamentale, l’aplomb chargé de suffisance et de mépris de certains responsables du Pouvoir, tout est destructeur. La stabilité sociopolitique nous semble loin d’être réelle. Elle présuppose la jouissance des libertés fondamentales de réunion et d’expression.

Contrairement à ce qu’osent avancer, souvent de façon péremptoire, certains « soutiens » de nos gouvernants, les débats contradictoires à la télévision ou en public ne déstabilisent presque jamais le Pouvoir. Sauf si en face des autres débatteurs, le Pouvoir est mal défendu. Le débat est par excellence, en politique, facteur de compréhension des politiques menées. Il en fait découvrir parfois les perversités, ce qui est sain pour le pays concerné, comme il met en relief les qualités. Il reste la médiation par laquelle une société acquiert les nourritures qui l’aident à s’émanciper, à renforcer sa citoyenneté, à s’ouvrir au monde et à ses contradictions, non dans la passivité, mais dans une dialectique interne qui la responsabilise.

Aucun comorien adulte n’ignore l’état réel de son pays. Un pays qui a besoin d’autorité certes, mais d’une autorité saine, imposant par l’exemplarité des comportements intègres au service de l’intérêt collectif. Et non d’autoritarisme, antichambre de la dictature, inévitablement générateur de défiance, d’instabilité ou de soumission. Soumission ! Le pire qui puisse arriver à un peuple.

 Sinon « l’émergence », perspective déjà très hypothétique, ne sera qu’une chimère. Et la continuité du tragique demeurera la règle. Implacable Destiné

 

Ali Mlamali,  enseignant à la retraite

                       

            

 

 

 

 

 

 

 

 


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