Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et l’offensive massive de représailles israélienne qui s’ensuit sur la bande de Gaza, l’Afrique du Sud, le Bangladesh, la Bolivie, les Comores et Djibouti ont saisi la Cour pénale internationale (CPI) afin d'enquêter sur la « situation dans l'État de Palestine ». Dans un communiqué publié dans son site Internet, le 17 novembre, le Bureau du procureur, Karim Khan, explique que cette saisine est conforme au Statut de Rome de la Cour pénale internationale selon lequel un État Partie peut déférer au procureur une situation dans laquelle un ou plusieurs crimes relevant de sa compétence semblent avoir été commis sur le territoire d'un autre État Partie.
Ce soutien des Comoriens à l’égard du peuple frère de Palestine n’est pas le premier du genre. Celui-ci s’inscrit dans une tradition historique qui date des années 1940. En effet, après le partage de la Palestine entre Juifs et Arabes, des lettrés musulmans de l’archipel ont organisé des prières en janvier 1948, qui coïncidait avec le mois de maulid, dans un grand nombre de mosquées de la Grande-Comore et d’Anjouan pour solliciter à Allah le triomphe de la cause arabe. Mais, contrairement à leurs compatriotes de Zanzibar, aucun témoignage de sympathie n’a été adressé directement à la Ligue arabe. En revanche, le 19 août 1948, les notables d’Anjouan, aidés par les religieux de cette île, ont demandé et obtenu d’Eugène Alaniou, Administrateur supérieur des Comores, l’autorisation d’ouvrir une caisse d’entraide destinée à « leurs coreligionnaires palestiniens sinistrés et meurtris par les Juifs ».
Si les habitants de l’archipel tenaient à apporter leur assistance à la population palestinienne, ce n’est pas seulement parce que leur pays abrite la mosquée al aqsâ, l’un des Lieux saints de l’islam, ni même parce qu’elle partage avec eux la même religion, mais c’est aussi parce que la ville de Saint-Jean-d’Acre en Palestine fut le berceau de la Shadhuliyya al Yashrutiyya (dont on connaît l’importance aux Comores et en Afrique orientale) jusqu’en 1948. C’est de là qu’Abdallah Darwesh se serait affilié à cette confrérie avant de venir l’enseigner aux Comores. Il existe donc des liens forts entre la Palestine et les Comores, ce qui explique, entre autres, leur visite par Yasser Arafat, président de l’Organisation de libération de la Palestine, en 1987.
Sur le plan politique, Said Mohamed Cheikh, député des Comores à l’Assemblée nationale française, a également milité en faveur de la cause palestinienne. Dans un discours prononcé à la Chambre, le 4 mars 1948, lors du débat sur la « question musulmane », il s’est exprimé en ces termes : « La Palestine fut conquise par le calife Omar au VIe siècle et demeura sous la domination musulmane des Arabes d’abord, des Turcs ensuite, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale ». Ainsi, Said Mohamed Cheikh jugeait « le partage de la Palestine, une solution déplorable ». Il appelait solennellement la France à agir en faveur des Palestiniens puisque, par son passé, elle est « certainement la plus qualifiée des puissances pour faire entendre sa voix […] La France doit donc faire entendre sa voix de la paix par la justice et le respect de la vie humaine ». Dans sa plaidoirie, Said Mohamed Cheikh fit à la France la proposition suivante : « On pourrait retenir le principe d’un État palestinien unitaire dirigé par un triumvirat composé du grand mufti [de Jérusalem], du grand rabbin et d’un prélat catholique palestinien assistés d’une assemblée législative ». Cette suggestion du député du Territoire des Comores visait donc à préserver la concorde entre les représentants des trois grandes confessions religieuses présentes en Palestine. « Il faut que la France parle et agisse avant que ne se produisent des évènements, peut-être irréprochables », a-t-il conclu son discours.
Plus récemment, alors que Mahmoud Abbas s’apprêtait à demander, le vendredi 23 septembre 2011, la reconnaissance d’un État palestinien à l’Assemblée générale de l’ONU, Ikililou Ddhoinine, président de l’Union des Comores, avait clairement affiché sa position. À l’exemple de ses confrères des pays arabes, il était prêt à soutenir cette démarche du président de l’Autorité palestinienne. C’était, pour lui, une façon de maintenir cette relation, ancienne, entre les Comores et la Palestine.
Le 21 décembre 2017, au cours d’une « Session extraordinaire d’urgence » de l’Assemblée générale des Nations Unies, les Comores, à l’instar de 128 pays membres de l’organisation des Nations unies, ont voté la résolution, parrainée par la Turquie et le Yémen, qui condamnait implicitement la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par l’administration américaine.
Ali Mohamed Toibibou
Docteur en Histoire de l’Université Paris 7.
Enseignant au Canada.
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