Parfois, les plus grands freins au développement d’un pays ne sont pas seulement économiques ou politiques. Ils se trouvent aussi dans les comportements du quotidien, dans notre rapport au travail, au temps et aux responsabilités. Pendant longtemps, j’ai pensé que le manque de conscience professionnelle observé aux Comores était principalement lié au manque d’éducation ou d’instruction. Je croyais que certaines négligences pouvaient s’expliquer par l’absence de formation ou par des difficultés sociales. Cela me semblait, dans une certaine mesure, compréhensible.
Mais avec le temps et l’observation, une réalité plus troublante apparaît : ce manque de rigueur touche aujourd’hui toutes les sphères de la société, y compris celles qui sont censées montrer l’exemple. Dans de nombreuses structures, ceux qui occupent des postes de direction ou de responsabilité ne donnent pas toujours l’image du sérieux attendu. Lorsqu’un directeur arrive régulièrement à 10 heures au bureau, comment demander aux employés d’être ponctuels ? Lorsqu’un responsable considère les horaires comme facultatifs, il devient difficile d’exiger discipline et efficacité du reste du personnel. Ainsi, le laisser-aller finit par devenir une norme collective.
Mais le phénomène ne se limite pas aux administrations ou aux entreprises publiques. Il s’observe également dans les commerces du quotidien. Dans certains restaurants, il n’est pas rare d’attendre plus d’une heure avant d’être servi, sans explication ni considération pour le client. Dans certaines épiceries, un client peut patienter longuement pendant que le commerçant poursuit tranquillement une conversation téléphonique personnelle. Le problème dépasse alors la simple question du service : il traduit une banalisation du temps des autres.
Plus inquiétant encore, dans certaines professions, le client semble parfois être méprisé, rabaissé, voire traité avec une forme d’arrogance difficile à comprendre. Et ce qui choque davantage, c’est que ce comportement intervient souvent après que le client s’est acquitté de son dû. Une fois l’argent encaissé, certains professionnels changent complètement d’attitude. Ils deviennent négligents, désagréables, parfois même irrespectueux envers ceux qui les font pourtant vivre par leur clientèle. Comme si payer pour un service signifiait ensuite devoir accepter l’humiliation, les retards ou le manque de considération. C’est une situation profondément anormale.
Dans une société saine, le client devrait être respecté, écouté et traité avec professionnalisme. Non pas parce qu’il serait supérieur, mais simplement parce qu’il existe une relation de confiance et d’échange. Or, aux Comores, il arrive parfois que le client soit presque placé dans une position d’assujettissement, comme s’il devait remercier pour un service qu’il paie pourtant pleinement. Je vois rarement ailleurs une telle capacité à tolérer la négligence tout en culpabilisant celui qui ose réclamer un minimum de sérieux ou de respect. Or, une société qui ne respecte ni le temps ni la dignité des autres finit progressivement par perdre le sens de l’organisation, de la productivité et du professionnalisme.
Une interrogation demeure pourtant : comment expliquer que notre société semble parfois de moins en moins structurée alors même que le nombre de personnes diplômées, instruites ou se revendiquant intellectuelles ne cesse d’augmenter ? C’est là toute la contradiction.
Les diplômes se multiplient, les titres aussi, mais les comportements professionnels ne suivent pas toujours la même évolution. Cela montre qu’un diplôme, à lui seul, ne garantit ni le sens du devoir, ni la rigueur, ni le respect du travail. À force d’observer ces situations, je finis par penser que le problème ne se résume pas à une question de diplôme. On peut être très instruit et manquer totalement de rigueur. À l’inverse, certaines personnes peu diplômées font preuve d’un sens du devoir remarquable.
C’est dans cette perspective que les nouvelles réglementations imposées par le gouvernement concernant les horaires de travail, notamment les journées allant de 8 h à 17 h, peuvent trouver une certaine justification. Même si ces mesures suscitent des critiques, elles traduisent aussi une volonté d’instaurer davantage de discipline dans un environnement où celle-ci peine parfois à s’imposer naturellement. Le développement d’un pays ne dépend pas uniquement des infrastructures, des investissements ou des réformes administratives. Il dépend également de la manière dont chaque citoyen considère son travail et ses responsabilités.
En réalité, rien ne changera durablement tant que ceux qui dirigent ne montreront pas eux-mêmes l’exemple. Lorsqu’un responsable respecte les horaires, accomplit ses tâches avec sérieux et valorise le professionnalisme, il influence positivement tout son entourage. À l’inverse, lorsque le relâchement devient la norme au sommet, il finit inévitablement par se répandre à tous les niveaux. Pourtant, notre pays ne manque ni de compétences ni d’intelligence. Mais ces atouts ne suffiront pas tant que nous continuerons à considérer les retards, les négligences et le manque de respect comme de simples détails sans importance.
Le développement ne se joue pas uniquement dans les grands projets ou les discours officiels. Il se construit aussi dans les gestes les plus ordinaires : respecter ses engagements, accomplir correctement son travail, considérer le temps des autres comme aussi précieux que le sien et traiter chaque personne avec la dignité qu’elle mérite.
Said Bacar Hasbat
Doctorante à l’université de Paris 8
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