2020 fut une terrible année. Elle a emporté avec elle les plus grands hommes et les plus grandes femmes. Parmi eux, Saïd Ali Kemal, chef du parti Chuma. Pour moi, BOINA Assoumani, qui ai connu Kemal dès les premières années clandestines du parti, il fut un homme intègre, nationaliste et progressiste comme il s’en fait peu. Si nos pas ont quelque peu divergé ces dernières années, je n’en ai pas moins de respect pour l’homme. Voici donc sa vie - qui se confond presque avec l’histoire du pays - vue de l’intérieur du parti. Avec des moments inédits, que peu connaissent.
Au cours des nos discussions privées comme au sein du parti, j'ai retenu de Saïd Ali Kemal un homme d'état visionnaire, dont le souhait le plus cher était que les Comores aient leur réelle indépendance, économique et sociale. Son statut de prince - petit-fils du sultan Saïd Ali, et fils du Prince Saïd Ibrahim - était visible uniquement par le respect qu’il arborait et par ses grandes ambitions pour le pays, car son comportement était celui d'un enfant du peuple.
L’intégrité de Kemal faisait sa force, dans le climat généralisé de corruption du pays, autant qu’elle faisait sa faiblesse. Il était convaincu qu’il ne pourrait accéder au plus haut poste, puisqu’il ne voulait pas jouer le jeu du mkarakara, lui aussi. Son intransigeance l’a aussi exilé quelques fois, poussé à n’accepter aucun compromis. De Saïd Ali Kemal, on retiendra l’homme qui a toujours préféré dire non, à la compromission.
Des années lycées au premier métier
Dans les Comores de l’avant-indépendance, Kemal et son frère Naçr-ed-dine furent les premiers jeunes comoriens scolarisés au lycée français de Tananarive, à la demande du représentant du gouvernement colonial. De peur que Kemal et son frère ne finissent sous l’influence du Caire, par des études à Al Azhar, la métropole accepta la requête du Prince Saïd Ibrahim qu'à l'avenir d’autres Comoriens puissent accéder au même lycée que ses fils.
Après des études de droit, et une formation d’inspecteur du travail, Kemal tomba dans le journalisme tout à fait par hasard. Fin des années 1960, le Président Saïd Mohamed Cheikh reçut une visite des étudiants comoriens à Paris, à laquelle Kemal, président de l’Association des Stagiaires et Étudiants des Comores (ASEC), avait pris part. L’ORTF venant de s’installer aux Comores, le Président plaisantait sur le sujet et dit à peu près en ces mots aux étudiants de la diaspora attentifs : “Il faut que vous veniez mettre de la bonne musique comorienne parce que les Français ne savent diffuser que du Paso Doble ou de la valse.” Kemal se proposa immédiatement, rentra aux Comores, et obtint le poste. Et ce malgré l’insistance du Président Saïd Mohamed Cheikh qui voulut le faire entrer en politique en tant que directeur adjoint de son cabinet pour prendre la place à l’avenir de Grossole, le directeur français du cabinet. Par rapport à ce qu’il aurait obtenu grâce à sa formation académique initiale, Kemal renonçait à un salaire de fonctionnaire de 140.000 francs, pour faire du journalisme payé 40.000 francs mensuellement. Il eut la chance toutefois de voir sa rémunération reconsidérée six mois après ses premières piges.
Dans ses années radio, sa neutralité journalistique fut remise en cause pour un fait dont il ne fut pas le responsable, mais symbolique à bien des égards de l’avenir politique qui l’attendait. A la suite du décès du Président Saïd Mohamed Cheikh, ce fut le père de Kemal qui prit le pouvoir. Le Prince Saïd Ibrahim essuya toutefois en 1972 de fortes critiques de la coalition Udzima - des Parti Blanc et Parti Vert - qui vota à la chambre des députés une motion de censure contre lui. De ce célèbre meeting de l’Udzima tenu à Mitsamiouli où des propos peu courtois furent prononcés contre son père, Kemal devait passer des extraits lors du journal en comorien. Mais Ali Soilihi et le frère de Kemal s'organisèrent pour demander à un militant de leur parti Umma de subtiliser la bande sonore. Tollé de l’assemblée nationale contre cet épisode de censure, en réalité contre le gré de Kemal. Le régime intervint alors auprès du Haut Commissaire de la République pour faire licencier Kemal. La direction de l’ORTF préféra l’affecter hors des Comores.
Un engagement dans la politique au sein de l’opposition
Kemal continua tout de même à gravir les échelons. Muté à la Réunion, il devint l’un des premiers Africains à présenter un journal télévisé sur une chaîne française. Il partit ensuite à Djibouti en 1974. Le 3 août 1975, il accueillit et hébergea Salim Ben Ali, un membre du gouvernement en visite au Koweït et en transit par Djibouti. Ce même jour, il annonça et fit apprendre en direct à ce dernier, le coup d'État contre le gouvernement Ahmed Abdallah. Vert, Salim Ben Ali lui demanda : “C’est vrai ? Tu le savais avant de venir sur le plateau ?”. Ce fut sans doute le cas.
Le coup réussi, Ali Soilihi se présenta au domicile du père de Kemal, le Prince Saïd Ibrahim, pour lui préciser qu’ils allaient annoncer son nom à la radio en tant que président par intérim. Celui-ci refusa, se disant peu à l’aise d’être le président issu d’un putsch, il lui suggéra le nom du Prince Mohamed Jaffar. Et ce fut bien le Prince Mohamed Jaffar qui prit alors le pouvoir, mais pour peu de temps. Trois mois plus tard, au décès du Prince Saïd Ibrahim, lors de son pèlerinage à la Mecque, Kemal comprit en serrant la main d’Ali Soilihi, délégué à la défense et secrétaire général du parti Umma, que venait de se présenter l’occasion rêvée pour ce dernier d’accéder au pouvoir.
Alors quand Ali Soilihi reprit effectivement le pouvoir six mois plus tard des mains du Prince Mohamed Jaffar, Kemal lui laissa d’abord sa chance. Mais très vite, il craignit les excès d’Ali Soilihi, qui n’intégrait pas suffisamment à son goût le parti Umma à la direction politique. En 1977, Kemal démissionna donc de son poste, abandonnant un salaire très confortable, et rentra à Paris où il créa un gouvernement de salut public tout en se déclarant opposant au régime d’Ali Soilihi, qui fut pourtant longtemps le protégé de son père. Ce fut l’entrée de Kemal dans la politique, qui se fit dès ses débuts, sous le signe de l’insoumission.
Le premier ambassadeur des Comores à Paris… démissionnaire
Kemal finit par se réconcilier avec Ahmed Abdallah, cerveau et bénéficiaire de la motion de censure qui avait coûté le pouvoir à son père plusieurs années auparavant. Il se mit activement à participer au renversement d’Ali Soilihi en mai 1978, par un coup d’Etat qui mena Ahmed Abdallah au pouvoir pendant près de 12 ans. Kemal fut nommé dans la foulée ambassadeur des Comores en France, le tout premier depuis l’indépendance du pays en 1975. Francophile, il avait le profil pour apaiser les tensions entre les deux pays.
Durant ses deux courtes années d’investiture, on l’accusa de détournement de fonds dans l’affaire des bâtiments français. En réalité, la France avait réclamé la restitution de plusieurs de ses dépendances aux Comores. Les Comores avaient opposé à cela la nationalisation des terres. La France avait cependant le choix de racheter, si elle le souhaitait, certains de ces bâtiments, à l’exception de celui de Mrodjou, qu’occupait alors le chef d’Etat. Ce qu’elle fit finalement. L’argent récolté par la vente, soit près de 1 milliard de francs, permit l’acquisition entre autres de l’ambassade et de la résidence de l’ambassadeur des Comores en France. Personne n’a profité individuellement de cette somme, contrairement à ce qui fut dit à l’époque.
En 1980, l’ambassadeur Kemal était de passage à Moroni. Reçu à 11 heures, il discuta avec Ahmed Abdallah des promesses antérieures au coup d'État. Kemal avait à cœur d’aider les commerçants ruinés par les réformes d’Ali Soilihi, et de favoriser l’apparition de nouveaux grossistes. Le Président lui proposa le poste de Ministre de la Justice. Mais la décision de Kemal avait déjà été prise. Il prit le vol de 13 heures pour Paris, et à son arrivée, il présenta sa démission. Cette réaction déclencha des soutiens comme celui du député Saïd Mohamed Adamo, qui rejoignit le camp de Kemal. Le soir, l’assemblée fut dissoute, mais cela n’empêcha pas Adamo d’être réélu par la suite. Il finit par rejoindre Kemal en France. C’est là où je fis ma rencontre avec Kemal pour la première fois, en 1987, afin de lui remettre un message de la direction clandestine locale du parti Chuma et de recevoir en retour des informations relatives aux préparatifs d’un coup de force, qui n’eut finalement jamais lieu.
Le moment Kemal
A l’assassinat d’Ahmed Abdallah en 1989, Kemal put enfin revenir au pays. Il y connut un accueil triomphal, qui ne se traduisit pas pour autant dans les scores des élections. En 1990, il se plaça à la troisième position. Au second tour, il fut parmi le seul du parti Chuma à soutenir Taki contre Djohar, quand bien même voter Djohar était plus avantageux pécuniairement pour notre parti, pour des raisons bien peu louables. Djohar représentait pour Kemal la continuité avec le précédent régime, mais il finit par s’incliner à la décision de la majorité des membres du bureau de Chuma.
Djohar élu, le parti Chuma négocia son entrée au gouvernement. Kemal obtint le Ministère de l’économie, avec de belles réussites à son actif : la baisse du prix des denrées de première nécessité et la libéralisation de l’importation de plusieurs produits. C’est un autre ministère qui fit scandale.
Dans une interview à RFI, le ministre Chuma de l’Intérieur, Ibrahim Halidi, contredit maladroitement les propos du gouvernement sur la présence de mercenaires dans le pays. Conséquence immédiate : il est limogé. Le parti est alors convoqué en réunion d’urgence et je vis Kemal près de moi écrire une lettre. Il interrompit nos discussions et annonça sa propre démission par la lettre qu’il comptait envoyer, qui comprenait seulement un paragraphe, et qui commençait par ces mots : “Constatant amèrement que vous ne savez pas respectez vos engagements, je ne peux que pleurer pour mon pays.”. Il n’écouta pas ceux qui lui firent remarquer le ton peu courtois de sa lettre. Deux voitures sillonnèrent l’île pour diffuser la démission, avant même qu’elle n'arrive sur le bureau du Président. Kemal refusa de s’excuser publiquement pour cela.
Progressiste, intègre et enfant du peuple
Voici quelques-uns de mes derniers souvenirs les plus marquants avec Saïd Ali Kemal, qui montrent l’homme incroyable qu’il était.
D’abord, son progressisme. Au renversement de Djohar en 1995, après avoir été co-président avec Taki dans la période intérimaire, puis disqualifié au second tour, il soutint Taki, comme il l’avait fait quelques années plus tôt. Et pourtant il n’hésita pas à lui formuler des reproches une fois que celui-ci devint président, notamment pour avoir qualifié la République d'« islamique » afin d’attirer des financements des pays du Golfe. « Aux Comores, l'islam est très souple. C'est un islam au goût de vanille », disait-il.
Ensuite, son intégrité. En 1999, juste après le coup d'État du Président Azali Assoumani, de son bord politique opposé, son frère Naçr-ed-dine fut victime d’un terrible accident de circulation. Le Président Azali Assoumani débloqua tout de même les fonds nécessaires à son transport à un hôpital à la Réunion, soit près de 6 millions de francs comoriens, pour affréter un avion de la compagnie Henri Fraise. Rien n’y ferait, Naçr-ed-dine décéda la semaine qui suivit. Sur un autre sujet, le Président nous invita neuf mois plus tard, pour une réunion avec onze des partis qui le soutenaient, alors que nous n’en faisions pas partie. Je me sentais redevable d’y aller après son grand geste pour Naçr-ed-dine, mais pour Kemal, cela était impensable. Car cela reviendrait à légitimer le pouvoir du Président Azali Assoumani. Il lui était inconcevable de faire le moindre compromis, même avec celui qui avait aidé son frère à passer ses derniers jours dans de bonnes conditions. J’ai bien marqué la position du parti en désaccord avec le programme du Président devant les médias présents à l’événement. Mais cela ne suffisait pas, le parti Chuma était mécontent de ma présence à cette réunion, alors pour résoudre le conflit, je remis ma démission de secrétaire général par intérim du parti, tout en restant membre.
Kemal était aussi un enfant du peuple, qui aimait d’un grand amour le pays. En 2007, lorsqu’il se présenta en tant que gouverneur, il proposait une campagne osée : “Querellons-nous entre les îles sans limite, ainsi nous nous réconcilierons avec sincérité”. Kemal était convaincu que seule la constitution de 1978 qui institua la république fédérale avec des gouvernorats à large autonomie, permettrait aux îles de vivre en bonne entente.
Et je pourrais raconter tant d’autres choses encore sur lui, car ces bribes de souvenirs ne sont pas seulement l’histoire d’un homme, mais celle de tout le pays. Alors paix à ton âme, ô grand Saïd Ali Kemal, l’enfant du peuple comorien.
BOINA Assoumani, Ancien Secrétaire Général p.i Parti CHUMA
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