J’ai tenu, à ce sujet, une conférence à Djomani (Mbude) le mercredi 04 septembre 1917, à 9 heures, sur invitation du Mouvement des Jeunes de Djomani pour le Développement. Un journaliste de La Gazette, a été chargé de rapporter cette manifestation culturelle dans l’édition du jeudi 05 septembre 2019. Son compte-rendu est bourré, malheureusement, de contre vérités historiques et d’anachronismes, qui m’obligent à revenir sur son texte. Je vais essayer, ici, de rétablir la réalité des faits.
Les sources permettant d’étudier cet important événement, sont essentiellement orales : chant d’Ipvesi Bungala, exilé de Ngazidja, après les événements de 1915 « Mshe Mhaza », Emissions Radio de Damir Ben Ali des années 1976/1977, Travaux de Jean Martin dans Etudes Océan Indien (1984), Récits oraux de Chanfi Isslamou de Mtsangadju (Dimani), Mémoires de fin d’Etudes des étudiants de l’ENES, Archives d’Outre Mer, d’Aix en Provence, Publications de Moussa Said (1984, 2000).
Des origines lointaines
Les révoltes de 1915 à Ngazidja et de 1940 à Ndzuwani, sont les résultats de la fronde nobiliaire de la fin du XIXème siècle, animée, en grande partie, par les princes comoriens, contre le colonialisme naissant dans l’Archipel. La signature des accords de Protectorat avec la France coloniale, n’a pas été bien accueillie par la classe politique. En effet, suite aux accords de Protectorat de 1887, le Colon Humblot, a fait signer, en 1892 au sultan Said Ali du Bambao un traité qui mettait fin aux sultanats particuliers des régions. Cela allait donner les mains libres à Humblot, pour exploiter à son gré le patrimoine foncier de l’île. Les manifestations de contestation se sont multipliées partout, dans le pays. Pour la notabilité comorienne, cela signifiait la fin de leurs prérogatives administratives et financières reconnues par la tradition ancestrale. Chaque région était administrée par un lignage princier, matrilinéaire, le seul habilité à engager le sultanat, dans un mouvement régional ou national d’envergure. Said Ali apparaissait aux yeux des contemporains comme un usurpateur.
Dans les années 1890, le chef de police Bouvier, outrepassait les bornes. Il a osé, dans la réalisation des travaux publics, obliger les princes et les princesses à travailler dans les chantiers, sans le moindre respect des règles de préséance requises. Il fut alors poignardé à Moroni, dans le quartier Irungudjani, par un rebelle, connu sous le nom de Kari, lequel continue à courir jusqu’à aujourd’hui « Hatswaha dja Kari». Il serait originaire de Ntsudjini Ngome. Le romantisme révolutionnaire était à la mode, à cette époque.
Des origines immédiates
Teyssandier, alors chef du district de Ngazidja a décidé, en compagnie de la milice coloniale et des chefs de villages, institués par Humblot, de se rendre dans les régions de l’île pour sensibiliser les indigènes, à la collecte de l’impôt de capitation : lateti. Au mois de juillet 1915, la résistance était de taille dans le Mbude. Des échauffourées ont eu lieu à Djomani mobilisant presque, toutes les cités du Sultanat, à l’issue desquelles, nombreux sont les rebelles qui ont été arrêtés et internés à Mayotte, à Nossi-Bé, à Sainte-Marie, et à Nosy-Lava. Auparavant, Teyssandier avait demandé des renforts au Gouvernorat colonial de Tananarive. Un détachement de tirailleurs sénégalais, malgaches de même que des dizaines de miliciens indigènes furent dépêchés à Djomani. Les habitants ont retrouvé la paix, suite à la répression qui s’en suivit, mais des rebelles originaires du Dimani sont rentrés chez eux et ont rallumé le feu au mois d’août à Sambamadi.
Massimou entre dans la légende historique
Issu des grandes familles princières de Mtsangadju, dans le Dimani, Massimou fait figure de patriote hors du commun. Comme Mnasarumaya Wambe, son nom résonne quotidiennement dans la mémoire collective. Sa mère, Zema Boina, l’a immortalisé. Au moment où Massimou fut tué à l’arme à feu par Teyssandier, elle pleura par une complainte (Idumbiyo), restée célèbre depuis :
Woi Dafine injundu shahara
Voici Dafine l’ouragan qui est passé
Hudja sha kuddjanudra na sambi
A ton arrivée je ne dansais pas le sambi
Kudjanudra na ngoma ndremao
Tu ne m’as pas trouvé entrain de battre tambour
Ba tsinkana mwezi wabashia ndro
Car j’avais une lune dans tout son éclat
Utrubuza ulilwa madji djuu…
Elle s’est décrochée et s’est abimée en mer
Sha we shambahabari shaho wahanwa
Mais toi, tu es le témoin de ceux qui sont noyés
We ntalia zaho walala Samba
Tu es le porte-drapeau de ceux qui sont couchés à Samba…
En 1984, j’ai pu retrouver dans les Archives d’Outre Mer d’Aix-en-Prtovence, l’amulette (Hirizi), que Massimou portait autour du bras lors des échauffourées. Teyssandier l’a tué et l’a dépouillé, par la suite de son armure. Mon fundi, Sophie Blanchy et moi avons publié, ce hirizi dans la revue Etudes Océan Indien N²11 de l’INALCO. En effet, les administrateurs coloniaux avaient peur des mwalimu, (devin-astrologue) qu’ils considéraient comme le cerveau des rébellions. La phrase magique, transcrite en arabe, dans le tableau du hirizi, invoquait ceci: “Que Le Seigneur, Dieu le préserve de tous les dangers, que ce soit ceux qui viennent des djinn, ou ceux qui viennent des hommes, qu’il n’ait ni crainte ni angoisse, que rien ne l’atteigne” Malheureusement le voeu n’a pas été exaucé.
D’autres patriotes, comme Mtsala et Hamadi Patriara ont été grièvement blessés et sont morts par la suite. Dans son chant d’exilé, Ipvesi Bungala relate ces tristes souvenirs, avec mélancolie :
Pvwadjusiwa meli nkuu ya djunga
On nous envoya un navire de guerre
Yidje yidjue yeshatsonga
Qui vint s’enquérir des causes des troubles
Pvadja suluhu riyiharaya
On nous fit des offres de paix que nous avons repoussées
Pvapvehe swilahi rishonea
On nous a adressé une menace que nous avons ignorée
Yenarende pvoralahwa
Partons, puisque nous nous attendions au départ
Cette période mouvementée s’est terminée dans des profondes douleurs. Mais après la pacification coloniale, les danseurs d’Igwadu, (Mambahamwe) traditionnellement soumis aux maisons princières, ont pris le relais : « les travaux du Blanc sont durs, Hazi zamzungu ndziro »
Par Moussa Said Ahmed, professeur en histoire et rn civilisation comorienne
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