Il y a 43 ans, s’est produit un évènement majeur ayant marqué les esprits des comoriens et entrainant la mort des comoriens à Majunga. Cet évènement est qualifié de "Rutaka" selon le Dr Ibrahim Barwane parfois "Kafa la Mujangaya" ou les "Sabenas". Ce fut dans la nuit du 19 au 20 décembre 1976, qui, une "histoire banale ou incident banal" entre deux familles, l’une comorienne et l’autre malgache, a rapidement fait surgir des échauffourées entre une ethnie malgache et comorienne provoquant un épouvantable "carnage". Durant des jours, une véritable chasse à l’homme est déclenchée par l’ethnie Betsirebaka dans cette ville côtière, Majunga : le massacre des comoriens à Majunga.
Majunga, une ville côtière située sur la côte nord-ouest de Madagascar, fait face au Mozambique. Les Comores sont à presque 300 kilomètres. La population dans cette ville y est très mosaïque et, les Malgaches sont eux-mêmes répartis en plusieurs ethnies : des Sakalaves, des Merinas du centre de l'île, généralement fonctionnaires et des Antaimoros, des Antésaka et des Antandroy, regroupés sous cette appellation général de Betsirebaka. Ils sont originaires du Sud-est de la Grande ile. Les Betsirebaka sont un groupe de population assez importante et occupent des emplois n'exigeant pas de qualification et sont traditionnellement tireurs de pousse-pousse ou gardiens. Ce sont eux qui, des jours durant, vont massacrer les Comoriens pour une "histoire banale" dit-on.
A part ces groupes ethniques malgaches, on peut trouver d’autres communautés importantes installées dans cette ville côtière. On peut citer parmi elles : les indiens installés depuis plusieurs générations et très influents dans les activités économico - commerciales. Et puis, la communauté comorienne, très importante et elle représente près du tiers de la population de la ville avec près de dix-sept mille membres à l’époque. La majorité de ces comoriens sont nés là-bas. De l’époque, compte tenu de l’importance de la communauté comorienne dans cette ville, l’on disait que Majunga était la première agglomération comorienne du monde. De ce fait, les comoriens occupaient des fonctions nécessitant certaines qualifications. Ils sont artisans, boulangers, cuisiniers, ouvriers spécialisés dans les industries du Nord ouest, dockers ou services de gardiennage. Et ils avaient donc un certain statut aisé comparé à celui des Betsirebaka.
Cependant, l’évènement qui se déclenche dans la nuit du 19 au 20 décembre 1976 marque l’apothéose d’un crime qui allait bouleverser les structures sociales et politiques de cette ville dont le bilan de ce Rutaka de Majunga a été douloureux. A en croire les différents témoignages relayés et selon les sources puisées ici et là, l’histoire de cet évènement commence ainsi :"Au dimanche 19 décembre 1976, un jeune Betsirebaka fait ses besoins dans la cour d’une famille comorienne. Soudainement, le propriétaire de la maison, indigné, souille l’enfant de ses excréments. Pour les Malgaches, il s’agit d’une atteinte grave à leur culture, et pour l’effacer, ils exigeaient des réparations à la communauté comorienne de Majunga. Ces dernières annonçaient d’organiser des cérémonies de purification, de sacrifier un zébu et d’octroyer de l’argent en guise de réparation". Mais soudainement, les Betsirebaka refusaient l’offre et l’affaire est portée devant le poste de police de Mahabibo. Pendant que les comoriens acceptaient les dernières propositions de réparations imposées par les chefs coutumiers Betsirebaka, que les massacres ou Rutaka ont déjà commencé.
Et à partir du mardi 21 décembre 1976, les Betsirebaka pourchassaient les comoriens dans les différents quartiers de Majunga : Mahabibo, Tsaramandrosso ou Mahavoky sont encerclés d’une manière à faire revenir les comoriens dans les quartiers d’Abattoir ou ils sont froidement décapités. Durant trois jours, les meurtriers procédaient à des exactions excessives dans les familles comoriennes. Ils incendiaient les quartiers, saccageaient et pillaient les maisons et attaquaient aussi les mosquées avant de piétiner le coran. Alors que les massacres prenaient de l’ampleur, les forces de l’ordre de l’époque n’ont pas reçu d’instructions pour intervenir. Quelques temps après, elles ont fait usage de gaz lacrymogènes seulement pour disperser les assaillants déchainés.
A partir du mercredi 21 décembre 1976, les maisons des comoriens sont fouillées systématiquement pour retrouver des rescapés. S’ils sont rattrapés, ils sont tués sur place avec la présence des forces de l’ordre. Mais les autorités de Tananarive décidaient d’instaurer l’état de siège en faisant venir de Tananarive et de Diego Suarez des troupes pour imposer le calme. Ce dernier revient mais les Betsirebaka continuaient à sillonner librement les quartiers de Majunga toujours armés et faisaient régner un climat de terreur. Cependant, pour apaiser la situation, les Betsirebaka exigeaient le départ de tous les comoriens de Majunga d’ailleurs qui sera suivi par d’autres ethnies, les Merina, les Tsimehety et les Sakalava.
Ainsi, en ce qui concerne ce drame de Majunga, à travers les temoignages, le Rutaka reste la plus grande tragédie de l’histoire de l’immigration comorienne car, pour la première fois, toute une communauté était livrée à la barbarie humaine sans aucune défense. Les chiffres exacts des morts n’ont jamais été établis avec exactitude et souvent, les différentes sources montraient des variations entre 800 et 2000 morts. Le nombre de personnes rapatriées vers les Comores par la compagnie aérienne Air Sabena, Compagnie aérienne Belge était de l’ordre de 17.000 comoriens, dont 1200 à Mayotte.
Aujourd’hui, il est temps aux historiens comoriens de pousser les recherches pour comprendre le pourquoi et le comment de ce drame de Majunga. Quels sont ses commanditaires de l’époque et pour quel intérêt ? A qui revient la part de responsabilité ? Pourquoi cette lenteur de la part des autorités Malgaches à intervenir pour limiter ce drame ? Et la question d’indemnisation des familles comoriennes ? Ces questions certes restent sans réponses mais elles méritent amplement des réponses justes pour mieux "connaitre notre passé, même le plus proche" comme l’avait souligné l’archéologue comorien, le chercheur Ali Mohamed GOU de l’Université des Comores, et qui probablement permettra de révéler la vérité sur cette partie de l’Histoire enfouie des Comores, 43 ans après.
FARIDY Norbert, Enseignant d’Histoire
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