Dimanche 30 janvier 2022, les musulmans des Comores notamment les Mourid - Adeptes de la tariqat Shadhuliyyat - vont célébrer la 118ème année grégorienne de la mort de Said Muhammad Bin Cheikh Al-Maarouf, un des propagateurs de cet autre « visage de l’Islam » que sont les confréries soufies. Quel rôle les Cheikhs des Confréries soufies notamment Al-Maarouf ont-ils joué dans l’expansion de l’islam aux Comores ? C’est à cette question que l’auteur de cet article tente de répondre sans prétention aucune, ni fausse modestie.
Bien qu'elles soient des mouvements assez anciens dans le monde arabe, les confréries aux Comores sont des institutions relativement récentes, puisqu'elles datent de la deuxième moitié du 19ème siècle, comparativement à l'islam qui y serait déjà présent dès les premières années de l'hégire. Dès cette époque, les confréries avaient commencé de jouir d'une très grande importance auprès des comoriens. Elles tiennent une place tellement importante dans leur vie qu’on dit que "l'intensité de la vie religieuse se mesure à la faveur dont jouissent les confréries religieuses".
Elles sont très largement répandues, surtout à Ngazidja et à Ndzouani où pratiquement tout comorien fait partie d'une confrérie. Les comoriens reçoivent dès leur jeune âge, par le biais de l'école coranique, un enseignement élémentaire spécifique pour qu'ils puissent, dans l'avenir, intégrer une confrérie. La plus importante de ces confréries est de très loin, la confrérie Chadhuliyyat, introduite aux Comores par Abdallah Darwich et propagée par Said Mohamed Bin Cheikh Al-Maâruf. Les autres confréries qui présentent une importance moindre que la Shadhuliyya sont la Qadiriyya, la Rifaiyya, la Dandarawiyya et la Alawiyya.
La Qadiriyya : fondée en 1127 à Bagdad par Sayyid Abdel Kader Al-Djilani, né à Nif en 1077 et décédé en 1166 à Bagdad, la confrérie Qadiriyya est partie de Zanzibar avant de s'implanter aux Comores. A Zanzibar, cette confrériea été introduite par Said Omar al-Qullataïn dont la tombe se trouve à Welezo, une banlieue de Zanzibar. Son développement et sa diffusion sont dus au Cheikh Uwais qui reçut l'initiation à la Qadiriyya de ce dernier.De Zanzibar où elle jouit encore de nos jours d’une grande popularité, la Qadiriyya a été introduite aux Comores, vers la fin du 19ème siècle, par Cheikh Mohamed Ahmed, qui en fut le principal propagateur. Cheikh Mohamed Ahmed est un grand comorien, décédé en 1930 et dont la sépulture se trouveà Ntsoudjini, son village natal. La Qadiriyya compterait environ 20% des Grand Comoriens et 5% de Mahorais. Elle possède plusieurs zawiyas dont la principale est celle de Moroni, fondée par Madame Salimata Hamissi.
La Rifaiyya : cette confrérie a été fondée par Ahmed Ben Ali Abu Al Abbas Al-Rifai, mort le 22 Djumada l578 de l’hégire correspondant au 23 Septembre 1183 à Umm Abida dans le district de Wasit en Irak. Comme la Qadiriyya, la Rifaiyya est partie, elle aussi de Zanzibar avant d'être introduite aux Comores par le Cheikh Said Salim Ben Said Ahmed Al-Hamidi. C'est à Zanzibar que celui-ci a reçu l'initiation à la Rifaiyya avant d'initier, à son tour, le Cheikh Ahmed Ben Mohamed Ben Hamisse Al-Hadrami qui fut le véritable et principal propagateur de la Rifaiyya dans tout l'archipel. C'est de lui encore que la Rifaiyya fut développée et répandue de manière spectaculaire à Zanzibar au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle. Ces deux Cheikhs moururent l'un et l'autre respectivement en 1809 et en 1945 à Mutsamudu (Ndzouani) d’où ils sont originaires et où leurs mausolées sont l'objet de vénération. La Rifaiyya s'est beaucoup développée à Anjouan où elle regroupe 30% des Anjouanais. Elle regroupe également 10% des Grand Comoriens, 20% de Mohéliens et 20% de Mahorais.
La Dandarawiyya : c’est une branche de l'Ahmadiyya dont le fondateur estSayyid Mohammad Al-Dandarawi, mort en 1908 après J.C. à la Mecque en Arabie Saoudite où il l'a créée en 1885. Cette confrérie qui jouit d’une moindre popularité chez les comoriens, a été introduite aux Comores par Said Muhammad Abdourahman, lui-même initié par un Egyptien dénommé Said Muhammad B. Ali.
La Alawiyya : cette confrérie qui passe pour « un club de gentlemen » sélect et élitiste, a été fondée par Sayyid Saadat Al-Alawi dans l’Hadramaout au XIIIème siècle. Aux Comores où elle regroupe particulièrement les Charifs qui sont les descendants du Prophète, elle a été représentée de son vivant par Said Omar Ben Sumaït, Grand Mufti des Comores, décédé en 1976. Sa doctrine est exprimée dans le "Wasilat" que les fidèles lisent solennellement dans la plupart des manifestations religieuses et coutumières notamment lors des « madjlis », un des rituels du fameux Grand Mariage.
La Shadhuliyya : moins élitiste que la précédente, la confrérie Shadhuliyya de la branche AI-Yashurtiyya est introduite aux Comores au 19ème siècle par Cheikh Abdallah Darwèche mais propagée par Said Mohamed Al-Maarouf dont on célèbre chaque année l’anniversaire de la mort. Mais qui est donc ce personnage dont tout un peuple se reconnaît dans la biographie ?
La naissance de Said Mohamed Bin Cheikh Al-Maârouf n'est pas sans rappeler celles des grands saints musulmans ou des grands marabouts africains comme EI-Hajj Omar Tall ou Ahmadou Bamba, respectivement fondateurs des confréries Tidjani et Mouridi en Afrique de l'Ouest. Comme chez ces derniers, sa naissance est entourée de plusieurs légendes. Elle serait une faveur que Dieu a accordé au Cheikh Abdallah Bin Abi Bakr, son père, qui désirait avoir un garçon de son épouse Saidat Moina Mkou. C'est ainsi que par la grâce divine, est né Said Mohamed Bin Cheikh Al-Maârouf, en l'année 1270 de l'hégire correspondant à l'année 1852 de l'ère chrétienne, dans une maison dénommée Chachagnongo, située à Moroni.
Dès son plus jeune âge, Al-Maarouf s'était voué à la recherche de la science divine et du savoir religieux qui lui ont permis d'atteindre une très haute spiritualité. Non seulement il étudiait les belles-lettres, du droit, de la grammaire et de la science des traditions mais il se préoccupait également de connaître les sciences auxiliaires comme le soufisme qui, pense-t-il alors, allait contribuer de le rapprocher de Dieu.
Al-Maarouf s’était d’abord affilié à la confrérie Qadiriyya placée sous le patronage de Cheikh Uwaïs à Zanzibar. Quant à la confrérie Shadhuliyya, il l'aura découverte grâce au Cheikh Abdallah Darwèche qui fut son Maître spirituel et qui lui en a facilité l'accès. AI-Maârouf disait à ce propos :"J'ai trouvé 'trois choses dans cette Voie et non quatre. La première, je l'ai reçue du Prophète. La deuxième est de Said Abu AI-Hassan Shadhili. La troisième est de Said Abdallah Darwich. Pour celle du Prophète, voici ce que j'en dirais : "lorsque dans mon extase, je me suis avancé vers lui, il m'a repoussé en disant : Tu n'arriveras à moi que par le Cheikh Abdallah Darwich." C’est au lendemain de cette vision que Maarouf a rencontré Cheikh Abdallah Darwèche qui lui confia le « Dépôt de la Voie Shadhuliyya», que lui-même avait reçu d'Ali Nur Din Al Yashurtu au cours ses pérégrinations en Syrie et aux pays du Croissant Fertile.
Abdallah Darwèche a donné l'initiation à beaucoup de personnes parmi lesquelles la mère d’El Maarouf, Saidat Moina Mkou Binti Mwigni Mkou, ses sœurs Allaouiat, Batouli, Fatima, Hissani, au Cheikh Abdallah Bin Himidi, Cheikh Abdallah Foundi, Cheikh Mohamed Hanbou pour ne citer que ceux-là qui à leur tour ont initié d'autres personnes en se rendant de village en village et d'une île à une autre. Une personnalité religieuse qui a joué un rôle non moins important pour la diffusion de la confrérie surtout dans les îles sœurs de la Grande Comore est bien Said Ali Bin Cheikh, frère consanguin de Maarouf dont il disait : « Le Prophète de Dieu Muhammad m'a recommandé mon frère Said Ali pour ne jamais l’abandonner ; et partout où il sera, je serai ». Al-Maârouf était non seulement une grande figure de l'islam aux Comores, à Madagascar et en Afrique de l'Est mais surtout un grand réformateur social qui ne cessait d'exhorter ses compatriotes d'abandonner les mœurs et traditions telles la pratique du Grand Mariage qu'il considérait non conformes à la Charia islamique et au progrès.
Al-Maarouf qui avait épousé au total six femmes dont Moina Sittina Binti Sultan Said Omar, la sœur du Sultan Said Ali, a laissé une descendance fort nombreuse. A sa disparition en 1904, la communauté des mourides s'était quelque peu ébranlée du fait que la succession dans la direction de la Confrérie n'était ni codifiée, ni systématisée.
Au début de leur implantation, les confréries notamment la shadhuliyyat étaient restées, d’une manière générale, l’apanage des minorités de lettrés vivant dans les villes et proches parents des Cheikhs, et suffisamment avertis des réalités de l’islam à propos duquel la grande majorité de la population ne disposait que de bribes de connaissances. Grâce aux tarîqat, l’islam aux Comores jusque-là dirigé par des élites issues des grandes lignées d’origine arabe, allait devenir une religion populaire, c'est-à-dire une religion pénétrant l’arrière-pays. En un peu moins d’un demi-siècle les confréries, surtout la Shadhuliyya et la Qadiryya, ont connu un développement remarquable à l’intérieur comme à l’extérieur des Comores. Ainsi, c’est vers les années trente qu’elles ont mené une véritable campagne de recrutement populaire en investissant le tissu associatif coutumier et profane.
Pour la confrérie Shadhuliyya, son plus grand succès fut, selon Sultan Chouzour, d’abord la récupération à Moroni de l’association « Awladilwatan » qui regroupait alors les représentants des grands lignages de la ville, dont l’adhésion massive à la confrérie conférait à celle-ci une certaine légitimité, qui mettait également un terme à l’opposition jusqu’alors irréductible entre la coutume grande comorienne et la voie Shadhuliyya.
Une seconde association, l’« Ikhwan Al-Huda », fondée par Said Omar Bin Sumait, une haute autorité religieuse et spirituelle de la confrérie « Allawiyya » qui a composé de nombreux poèmes mystiques très appréciés des initiés, a assuré la propagation de la Shadhuliyya et a contribué « du même coup à asseoir fermement l’islam, sous l’impulsion du Cheikh Salim Wadâane, une des figures marquante de l’islam aux Comores ». A également contribué à la connaissance et à la diffusion de la Shadhuliyya Cheikh Yahaya, qui avait créé à Moroni une association religieuse active, l’«Ikhwan Al-Maarouf». Cheikh Yahaya fut un infatigable serviteur de la confrérie, qu’il contribua à répandre dans les régions les plus reculées de l’île et même dans les pays voisins.
Une autre association, et non des moindres, est l’association dénommée «Rumzi», nom emprunté au refrain d’un poème mystique composé par le fondateur de cette association, Mzé Ali Abdallah Fundi, un des fils du Cheikh Abdallah Fundi, celui qu’on appelait «le Lion de la tarîqa», et neveu de Maarouf. Ce commerçant aisé et connu pour sa générosité demeure, d’après Chouzour, l’une des grandes figures de la confrérie dont il incarnait parfaitement le sens de la fraternité et de la solidarité et qu’il « avait fait preuve d’une grande clairvoyance, puisqu’aujourd’hui ce sont précisément les anciens membres du Rumzi, souvent apparentés au Cheikh Abdallah Fundi, qui, au niveau de Moroni tout au moins, demeurent les plus sûrs piliers de la confrérie ».
Pour la Qadiriyya, l’action de sa diffusion se situe également vers les années trente à partir des villes d’Itsandra et Ntsudjini en Grande Comore, où de nombreux « sharifs », descendants du Prophète s’en étaient fait les ardents et représentatifs défenseurs. Pendant quelque temps, la Qadiriyya était restée confinée dans la seule région d’Itsandra avant de s’implanter sous l’impulsion de Cheikh Soidiri à Moroni, d’où elle rayonna par la suite vers d’autres localités de l’île. La confrérie doit sa renommée à l’œuvre de sa première mosquée construite par une femme de grande piété, Salimata Hamissi, qui lors de son départ en pèlerinage à la Mecque fit le vœu, devant le Cheikh Soidiri, d’ériger une mosquée au profit de l’ordre si elle revenait vivante des Lieux Saints.
Mohamed Djalim Ali
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