Avec Bo Walidi Bara !, sorti le samedi 18 juillet 2026, Victorious Awax propose un projet intime mêlant enfance, mémoire familiale et racines comoriennes. À travers cet EP de 5 titres, il transforme son vécu en une expérience universelle. Il revient pour La Gazette des Comores sur la genèse de ce projet et ses inspirations.
Question : Vous venez de sortir Bo Walidi Bara, que signifie ce titre pourquoi l'avoir choisi ?
Victorious Awax : Bo Walidi Bara ! Est une expression en comorien, que les parents ou les proches utilisent avec beaucoup d'affection. C'est une phrase qui porte beaucoup de tendresse, mais aussi énormément d'émotions. J'ai choisi ce titre parce qu'il ouvre le projet de la manière la plus sincère possible. Dès le premier morceau, on entend la voix de ma grand-mère qui prononce cette expression et ce sont les trois premiers mots de l'EP. Pour moi, c'était une façon d'ancrer le projet dans mon histoire personnelle, mes racines et les personnes qui m'ont construit. Cet EP est très autobiographique, donc ce titre s'est imposé naturellement. Il représente à la fois l'amour familial, la transmission et le point de départ de tout ce que je raconte dans ce projet. »
Question : Le cover représente-t-elle votre enfance ou votre parcours ?
V.A : Le cover est effectivement lié à mon enfance, mais elle va au-delà d'un simple souvenir. C'est un détournement du tableau Le Cri de Munch. J'ai remplacé le personnage angoissé, qui se bouche les oreilles, par une photo de moi enfant, où je souris. Ce contraste est volontaire. Le Cri est une œuvre qui évoque l'angoisse et les tourments, alors que mon visage d'enfant apporte une forme d'innocence, de lumière et d'espoir. C'est une manière de montrer que, même si le projet aborde des sujets personnels et parfois difficiles, je choisis de les raconter avec le regard de l'enfant que j'ai été, sans perdre cette part de sincérité. Cette image résume assez bien l'EP. Il parle de mon parcours, de ce qui m'a construit, mais aussi de la manière dont on transforme ses expériences en quelque chose de positif et de créatif.
Question : L'EP a-t-il été pensé comme une histoire ou comme des émotions liées à différentes périodes ?
V.A : Comme chacun de mes projets, cet EP est né d'un ensemble d'émotions liées à une expérience. Mais pour moi, un EP et un album ne racontent pas les choses de la même manière. Sur mon album Mshinda, sorti en 2022, j'avais rassemblé des émotions qui appartenaient à différentes périodes de ma vie. C'est ce qui expliquait son format long, avec 22 titres. C’était une œuvre qui traversait plusieurs chapitres de mon parcours. Les EP, c'est différent. C'est d'ailleurs le troisième que je sors. Ce format me permet de rester concentré sur une même émotion, de l'explorer sous différents angles et d'en montrer toutes les nuances. Bo Walidi Bara ! a donc une vraie cohérence parce qu'il tourne autour d'un même ressenti, plutôt que de chercher à raconter toute mon histoire.
Question : Qu’est-ce qui a le plus évolué chez vous ?
V.A : Je pense que tout évolue en même temps. L'écriture, la maturité et la direction artistique sont liées, donc quand l'une avance, les autres suivent aussi. J'essaie toujours d'écrire mieux. Je suis plus exigeant avec mes textes qu'avant, je cherche les mots justes, j'essaie d'être plus précis, plus sincère, et je pense que parfois j'y arrive. Avec le temps, j'ai aussi appris à faire confiance à ce que je ressens, sans chercher à en faire trop. Enfin, la direction artistique devient de plus en plus claire. Aujourd'hui, je sais davantage ce que je veux raconter, mais aussi comment je veux le raconter. Je cherche moins à suivre des codes qu'à construire quelque chose de cohérent, qui me ressemble vraiment. Au fond, chaque projet est une étape. J’apprends, j'évolue et j'essaie d'aller un peu plus loin que le précédent.
Question : Dans Nadhiri, vous évoquez plusieurs sujets. Bilan ou promesse ?
V.A : Oui, c’est un morceau très lié au moment où je l'ai écrit. Les titres de l'EP ont été créés entre 2023 et 2024, et Nadhiri, je l'ai écrit et enregistré le soir même de mes 30 ans. Forcément, atteindre cet âge m'a amené à faire un point sur mon parcours, sur ce que j'avais accompli, sur ce qu'il me restait à construire et sur les promesses que je voulais me faire à moi-même. Dans ce morceau, je parle de mes rêves, de mon vécu et de l'amour, mais pas uniquement dans le sens d'une relation entre un homme et une femme. J'évoque l'amour au sens large celui des proches, des racines, des convictions, de la musique, de tout ce qui nous fait avancer et nous construit. Au final, c’est moins un bilan qu'un moment de lucidité. C'est une façon de regarder le chemin parcouru tout en gardant les yeux tournés vers la suite.
Question : No Love dégage une forte charge. Est-il inspiré de votre vécu ?
V.A : Oui, complètement. J'essaie toujours de chanter ma vie, donc No Love est directement inspiré de mon vécu. Je ne ressens pas le besoin d'inventer des histoires : ce qui m'intéresse, c'est de partir de ce que j'ai réellement vécu ou ressenti. En revanche, le mot love est à prendre dans son sens le plus large. Je ne parle pas uniquement d'amour au sens d'une relation amoureuse. Ça peut être l'amour qu'on donne, celui qu'on attend, celui qui manque parfois, celui qu'on trouve auprès de sa famille, de ses amis, de sa communauté ou même dans la musique. Je préfère laisser chacun s'approprier le morceau avec sa propre histoire. Si les émotions sont sincères au départ, elles deviennent souvent universelles à l'arrivée.
Question : Dans Burubwa, vous évoquez Djohar et votre naissance. Manière de relier votre histoire à celle du pays ?
V.A : Oui, complètement. Avec Burubwa, j'avais envie de relier l'intime et le politique. Nos histoires personnelles ne naissent jamais dans un vide mais elles sont souvent façonnées par l'histoire d'un pays, par des événements politiques ou sociaux qui nous dépassent. Le morceau n'est pas un portrait de Djohar. C'est plutôt un clin d'œil à un épisode de l'histoire des Comores dont son enlèvement, sa déportation, puis son retour de l'île Bourbon. Dans le refrain, quand je chante "Raha ndja anguha sha Djohar ha anguha Burubwa", je joue justement avec cette idée de retour. J'avais deux ans en 1995, donc je n'ai aucun souvenir de ces événements. Et c'est précisément ce qui m'intéressait. Cette innocence fait écho à la pochette de l'EP, où je détourne Le Cri de Munch en remplaçant le personnage angoissé par une photo de moi enfant, souriant. Je voulais montrer que l'innocence et la naïveté coexistent parfois avec des périodes de grande tension, sans que l'enfant en ait conscience. C'est aussi pour cette raison que Burubwa clôt l'EP.
Question : Est-ce votre projet le plus intime jusqu'ici ?
V.A. : Je ne saurais pas forcément le dire. Chaque projet que j'ai sorti possède une part très intime, parce que j'essaie toujours de partir de mon vécu, de mes émotions et de ce que j'ai traversé. Ce qui est peut-être différent avec celui-ci, c'est la manière dont l'intime est mis en avant. Dès les premières secondes du projet, avec la voix de ma grand-mère qui prononce cette expression, on entre directement dans mon histoire personnelle, dans mes racines et dans ce qui m'a construit. Mais je ne considère pas forcément qu'il soit plus intime que les autres. Chaque projet correspond à une période de ma vie et à une émotion particulière. La différence, c'est peut-être que celui-ci rassemble plusieurs éléments très liés à mon identité tels que la famille, les origines, l'enfance, la transmission et le regard que je porte aujourd'hui sur mon parcours.
Question : Quel regard portez-vous sur le rap comorien aujourd'hui ?
V.A : De manière générale, la musique urbaine comorienne se porte plutôt bien, il y a des artistes qui créent et qui font évoluer les sonorités. En revanche, pour le rap en particulier, j'ai le sentiment qu'il n'y a pas eu d'avancées aussi marquantes ces dernières années. On voit moins de projets rap sortir, moins de morceaux qui deviennent de véritables références ou des « hits » dans le paysage musical. Il manque aussi peut-être davantage d'espaces autour du rap « des médias, de la critique, des discussions qui permettent aux projets d'être analysés, défendus et de trouver leur place ». Une scène ne grandit pas uniquement avec des artistes qui créent, elle grandit aussi avec un écosystème autour. Après, je reste optimiste parce qu'il y a du talent et une identité forte. Je pense que le rap comorien a encore beaucoup de choses à raconter. Il faut simplement continuer à créer, à prendre des risques et à construire une dynamique collective autour de cette musique.
Propos recueillis par Mohamed Ali Nasra
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