La Gazette

des Comores

Marc ‘’Capitaine’’ Alexandre : « ‘Les Lumières d’Oujda’ questionne le droit de circuler dans le monde »

Marc ‘’Capitaine’’ Alexandre : « ‘Les Lumières d’Oujda’ questionne le droit de circuler dans le monde » © : HZK-LGDC

Au bonheur de se retrouver sur ces terres des Comores, Marc Alexandre alias Capitaine ne manque pas d’occasion pour venir partager la richesse des mots à travers son slam. Ce dernier voyage motivé pour plusieurs raisons, prouve cette affection qui lie le camerounais aux Comores. L’occasion de parler de son roman, prix littéraire des Rotary clubs et d’évoquer son amour pour ce lieu qu’on appelle ‘’Rive-gauche’’ où règne la simplicité et la convivialité. Interview.


Question : Pouvez-vous nous parler un peu les raisons de votre passage aux Iles de la Lune en cette période difficile de Coronavirus ?

Marc Alexandre : C’est toujours un bonheur de revenir ici car je me sens chez moi, j’ai la sensation et l’émotion forte et tendre d’un retour à la maison.

Cette année on a prévu des masterclasses, que j’ai le bonheur d’animer au CCAC-Mavuna. Je parlerais de poésie et slam, à des jeunes poètes slameurs et slameuses d’ici, comme je le fais depuis 5 ans, à chacun de mes séjours à Ngazidja. On apprend à mettre les mots en voix, en musique, à porter un texte et à habiter la scène.  J’ai eu à travailler avec plusieurs collectifs de slam des Comores, et  c’est toujours un plaisir grand.

J’enregistre aussi, une version de mon nouveau projet poétique et musical, adaptation pour la scène de mon dernier livre, « Les Lumières d’Oujda », spectacle que je tourne en Afrique et en France avec des musiciens. J’ai eu envie de profiter de ma venue ici, pour enregistrer en live avec Gamil, Yax, The Crazy et Rabies, une version « Comorienne » pour un théâtre et un réseau de mediathèques en France. Malgré les dates annulées à cause de la pandémie, beaucoup de lieux institutionnels continuent d’acheter et diffuser  des spectacles sur leurs sites, c’est un moyen de tenir aux côtés des artistes et de ne pas perdre le lien avec le public, parfois même aussi d’élargir son audience.

 Cet enregistrement va aussi permettre de donner à voir et à ressentir le  travail des frères de la lune à l’extérieur et c’est pour moi un double bonheur, car en plus de la couleur musicale comorienne que nous allons apporter au projet, nous  montrerons la qualité et le talent des artistes d’ici. C’est une manière d’aider à la professionnalisation, ou du moins à la reconnaissance professionnelle au-delà des frontières de l’île.

Ce passage aux Comores nous a permis aussi de remettre en scène un spectacle qu’on avait déjà présenté pendant Slamer Sur La Lune, le festival de Sakara : ‘’Le nganda de l’amour’’,  qui mêle théâtre, humour, Slam poésie  et musique. Sur scène on recrée l’ambiance d’un maquis, un bar, à mon sens un espace de résistance aux vicissitudes de l’existence, et chaque discussion en ce lieu est geste artistique.

Question : On a comme l’impression que Les Comores sont devenues votre troisième chez toi. D’où vient cette affection ?

M.A : (Rires). Tu sais, il y a des choses qui ne s’expliquent pas, je crois beaucoup à ce que j’appelle dans la vie, les évidences amoureuses. Il y a des amours que tu as mais que tu es incapable d’expliquer. Et j’ai un rapport amoureux avec ces iles de la Lune, depuis mon premier séjour ici.

J’ai été très touché par l’accueil que j’ai reçu, Gamil rencontré à Abidjan au MASA et Amal avec lequel j’avais tourné une vidéo à Paris, Fatima et toute la dream team de Sakara sont une famille d’art et d’âme pour moi. C’est un feeling humain qui m’a conduit à venir ici pour être l’invité d’honneur de leur festival. Ce lien a tout de suite été très naturel,  et la générosité à mon encontre des personnes rencontrées, artistes et non artistes, m’émeut beaucoup.

Question : A travers ce lien avec les Comores si vous deviez définir l’archipel en quelques mots, lesquels choisiriez-vous ?

M.A : Le premier serait ‘’Karibu (Bienvenue)’’. Ce mot me fait penser au Sénégal et à sa Téranga, son hospitalité. C’est le premier qu’on m’a offert lorsque j’ai posé mes pieds sur cet archipel et c’est aussi ce que j’ai ressenti, les gens ont incarné ce mot.

Le deuxième serait ‘’Upvandzi (Poésie-oralité)’’, on fait  déjà du slam (rires). C’est ce que je retrouve dans les masterclasses, l’élan poétique des jeunes auxquels je n’arrête pas de dire qu’aucune langue ne possède le monopole de la poésie. Toutes nos langues peuvent être poétiques, elles sont toutes chargées de beauté, de sens et de révolte.  C’est cette soif de poésie que je découvre chaque jour en ces jeunes, qui me fait choisir ce mot, j’aurais pu ajouter « mbandzi » aussi d’ailleurs comme certains m’appellent ici désormais.

Le troisième, pour plaisanter mais à moitié (rire), serait « Rive-gauche ». Oui « Rive-Gauche de l’amitié et de l’amour » pour dire la simplicité que je ressens ici, la même  quand je suis au Cameroun. Les endroits où je vais sont porteurs de simplicité, de convivialité, on peut tout y partager.

Le dernier mot serait inspiré par la beauté des plages de cet archipel d’îles. Je les qualifie comme étant les dernières plages après la fin du monde. J’y trouve paix et de plénitude.

Question : Vous avez reçu le prix littéraire des Rotary clubs, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

M.A : Comme chacun des  prix que j’ai gagné, je l’ai dédié à ma mère, paix à son âme, qui était enseignante de français et  philosophie à Douala. C’est toujours à elle que je pense chaque fois que mon travail est distingué, par un prix ou une reconnaissance de quelques personnes qui trouvent qu’il y a dans mes mots matière à réfléchir ou à agir.

Depuis que je suis ma voix et ma voie de poète, chaque reconnaissance est dédiée à ma mère et à mon père, je me dis que c’est une fierté pour eux,  mais j’avoue que pour moi, tout ça, les prix, les distinctions, sont des accidents heureux que j’accueille comme tel.

Question : Le roman s’intitule « Les Lumières d’Oujda ». De quoi parle-t-il ?

M.A : Mon roman nouveau est un roman-poème, texte d’encre et d’exils qui questionne le droit de circuler dans le monde. Un droit qui est refusé à certains et accordé à d’autres. Les subsahariens sont toujours suspectés quand ils doivent partir, il faut un visa et c’est toujours compliqué quand tu dois voyager, on te demande quand tu vas rentrer et si tu es sûr de rentrer. Et dans le même monde certains peuvent voyager sans aucun problème. Mon texte pose des questions, pourquoi on part ? Pourquoi certains ont le droit de circuler et d’autres non ? Dans ce livre je mets en scène des jeunes réfugiés en quête d’un peu d’amour, d’un peu de tendresse, d’un abri pour leurs rêves, pour leur vies. Mon roman dit l’espoir et  la tragédie de ces jeunes gens dont on entend souvent parler à la télé morts en mer ou dans le désert, esclaves en Lybie. C’est un sujet d’actualité ici aussi avec Mayotte, c’est une réalité monde.

J’ai écrit ce roman, pour rendre hommage à ces « fugees » comme je les nomme, leur rendre visages humains, et regards et sourires et voix, dénoncer la géopolitique sans poésie du monde, énoncer le sens de l’hospitalité et l’amour, la fraternité, la sororité, les lumières à chercher, les lumières que l’on peut trouver, dans les ténèbres.

Propos recueillis par A.O Yazid


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